
Par quoi commencer ? Certainement par l’histoire, comme souvent, même si elle n’est ni originale ni le principal intérêt de Kamouraska, roman de la québécoise Anne Hébert que je découvre à l’occasion de cette lecture. Première moitié du 19e siècle. Une femme, Elisabeth, veille son second mari, Jérôme Rolland, sur le point de mourir. Il est le père de ses huit derniers enfants, les deux premiers sont ceux de son premier mari, Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska. Le troisième est celui de son amant.
Alors qu’elle prend plus ou moins soin de lui, sa jeunesse revient à sa mémoire : des voix et des visions s’imposent qui bientôt prennent toute la place.
Votre mari se meurt dans une des chambres du premier, et vous feignez de dormir, étendue sur le lit de l’institutrice de vos enfants. Vous entendez des voix, madame Rolland. Vous jouez à entendre des voix. Vous avez des hallucinations. Avez-vous donc tant besoin de distractions qu’il vous faut aller chercher, au plus creux des ténèbres, les fantômes de votre jeunesse ?
Élisabeth, née d’une mère veuve de 17 ans est élevée par ses trois tantes très comme il faut et toutes dévouées. Elle se marie à 16 ans avec quasi le premier venu qui s’avère être un mauvais choix. Un enfant par an, des coups et la rencontre avec le docteur Nelson, ami américain de l’époux. C’est l’amour fou et un autre enfant, évidemment. Ils décident de se débarrasser du mari encombrant, ivrogne et coureur de jupons.
La narration n’est pas chronologique : c’est au lecteur de rassembler les différents éléments du récit grâce à la voix d’Elisabeth qui en rapporte bien d’autres. Son parler est enfiévré et halluciné. Il mélange les époques, celle des faits racontés et celle du second mari agonisant. Il mélange les discours, interne/externe/rapporté, ce qui brouille les pistes sans pourtant jamais embrouiller le lecteur qui sait toujours qui parle (s’il ne le sait pas, c’est que ce n’est pas important). Ainsi entend-on les voix de différents protagonistes qui entourent ou ont entouré Élisabeth, y compris les plus anecdotiques.
Et c’est une réussite. Anne Hébert parvient à rendre vivante cette histoire d’amour et de meurtre, à nous entraîner sur la neige canadienne tachée de sang. Le lecteur vit l’enfermement, l’amour, la folie d’Élisabeth. Pour traduire cette folie, la romancière choisit un style percutant fait de phrases courtes, souvent nominales. Elle en abuse même un peu. S’adressant à des fantômes du passé, Élisabeth répète beaucoup, parfois trop. La folie sans doute, l’hystérie…
Anne Hébert renouvelle le thème archi-rebattu de la passion amoureuse (sur un schéma à la Thérèse Raquin). Je ne sais quel est le statut d’Anne Hébert dans la littérature québécoise mais c’est sans doute une romancière qui compte. Je vous la conseille, si vous ne la connaissez pas, tous comme Madame lit me l’a conseillée pour mes 20 ans de blog. J’en profite pour lui souhaiter un bon anniversaire.
Kamouraska
Anne Hébert
Seuil (Points n°345), 1997
ISBN : 2-02-031429-0 – 246 pages
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