
Tout quitter pour vivre dans la nature : un rêve qui hante de plus en plus de citadins en rupture avec la société de consommation. Anouk, héroïne de Encabanée, l’a fait, et pas à moitié. Elle a plaqué ses copines à implants mammaires et sa vie de montréalaise pour rejoindre en plein hiver la forêt canadienne. Et parce qu’elle a des lettres, elle prend la direction de Kamouraska, dans le Bas-Saint-Laurent. La température descend à -40°, les coyotes rôdent et la jeune femme n’a qu’un tas de bois pour se réchauffer (pas d’eau courante, pas d’électricité)… bientôt un chat… elle rêve d’un homme…
Anouk n’en peut plus de sa vie bien rangée, bien organisée et de la société qui pousse vers toujours plus d’inutile et de superficiel.
L’asphalte, les pelouses taillées – vous savez, ces haies de cèdres torturés -, l’eau embouteillée, la propagande sur écran, la méfiance entre voisins, l’oubli collectif de nos ancêtres et de nos combats, l’esclavage d’une vie à crédit et les divans dans lesquels on s’incruste de fatigue.
Anouk ne veut plus dépendre du salariat et de l’argent. Elle ne veut plus « de montre, d’assurances, d’hormones synthétiques, de colorant à cheveux, de piscine hors terre, de téléphone cellulaire plus intelligent… ». Au mirage d’une vie réussie elle préfère le féminisme rural. En plein mois de janvier canadien, il s’agit surtout de pelleter la neige et de remplir le poêle.
Cependant, on imagine bien que quelqu’un, en amont a dû couper le bois et que ce n’est pas elle : huit cordes, c’est un sacré volume de travail et beaucoup d’argent. Je parie mon soutif que ce sont des hommes qui ont débité le bois…
D’ailleurs, Anouk ne brûle pas les hommes avec ses sous-vêtements. Ils peuvent encore être utiles… Son corps se satisfait de quelques virées entre des bras virils, mais pas au point d’y sacrifier sa toute nouvelle liberté. Le fantasme s’incarne grâce à un bel activiste tombé du ciel qui fuit la répression (car au Canada comme ici, l’écologiste activiste est un terroriste). Car oui mesdames, la romance nous guette à chaque coin de rue, même quand il n’y en a pas (de rue)…
L’histoire d’Anouk s’inspire de la vie de Gabrielle Filteau-Chiba, traductrice de métier qui un jour d’hiver plaque tout pour s’encabanner. Malgré quelques poncifs, on la suit bien volontiers. Elle concrétise un rêve que peu sont prêtes à réaliser car il y a fort à payer (ah, le confort !) : partir, se débrouiller sans homme et retrouver la nature.
Je rêve d’un retour aux soupes de courges d’automne et aux recettes de grands-mères. Bonjour les casseroles en fonte, les semis, les cercles de femmes fières de leurs récoltes et débordantes de vitalité, les enfants nés dans les draps où ils ont été conçus et rêvés et les conserves multicolores sur des tablettes en bois de grange.
Anouk cherche un endroit où s’enraciner et découvre qu’il n’est pas difficile de le trouver. Beaucoup moins difficile qu’on ne le croit. Il est beaucoup moins difficile de se défaire du superflu de la société que de passer sa vie à l’acquérir. Ou peut-être pas… car le modèle colle à la peau, à cause des magazines, de la publicité, des films… Cette peau-là, il est sans doute difficile de l’arracher mais on se sent bien après, même si on a un peu froid.
Gabrielle Filteau-Chiba raconte sa mue avec humour. Elle romance son expérience et y ajoute quelques épisodes caricaturaux mais peu importe. Car elle fait plus que ressasser un message, elle le vit. Elle va au-delà du blabla rabâché sur les bienfaits de la vie dans la nature, l’harmonie avec la terre, la protection de l’environnement : elle ne parle pas, elle agit.
A lire : un portrait de Gabrielle Filteau-Chiba sur Reporterre.
Encabanée
Gabrielle Filteau-Chiba
Le Mot et le reste, 2021
ISBN : 9782361397029 – 120 pages – 13 €
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