
Ratlines est le nom donné aux différentes filières d’exfiltration nazie après la Seconde Guerre mondiale. Au moment du désastre, beaucoup de dirigeants, technocrates et fonctionnaires allemands ont senti un impérieux besoin de quitter le Reich qu’ils aimaient tant et servaient avec zèle. Où aller ? On pense à l’Amérique latine, terre d’accueil de nombreux dignitaires nazis. On sait moins que l’Irlande (neutre pendant le conflit) a tenu à assurer elle aussi une belle fin de vie à ces bourreaux du genre humain.
On n’a que peu d’écho de ce triste épisode irlandais et il faut aujourd’hui encore ratisser le web pour se renseigner sur cet Otto Skorzeny dont il est question dans Ratlines.
On lit quand même, dans Le Monde daté du 3 septembre 1960 :
Otto Skorzeny, le fameux colonel des commandos nazis, qui vit à Madrid comme un homme d’affaires prospère, s’est acheté une belle propriété en Irlande. Il vient d’y accorder une interview au représentant d’un journal dublinois qui était venu lui demander son opinion sur les révélations des documents américains, récemment publiés, d’après lesquels Staline aurait dit au président Truman à Potsdam qu’il avait des raisons de croire que Hitler s’était échappé d’Allemagne par un sous-marin pour se rendre au Japon ou en Amérique du Sud.
Le pourquoi du comment les nazis ont quitté le continent européen n’est cependant pas le propos du roman de Stuart Neville. Quand débute Ratlines, nous sommes à la veille de la venue du président Kennedy en Irlande, sur la terre de ses ancêtres. C’est malheureusement pile à ce moment-là que quelques-uns des Allemands aimablement accueillis depuis la fin de la guerre commencent à se faire assassiner. Il ne faudrait pas que cela fasse tache d’huile, que cela arrive aux oreilles présidentielles…
D’autant plus que celui qui est dans le viseur des tueurs, Otto Skorzeny est un ami du ministre de la Justice, Charles Haughey… Car en Irlande, on a fait table rase du passé : cet ancien SS est accueilli dans les meilleurs salons où il raconte ses exploits. Et tout le monde semble avoir oublié son passé. Enfin presque tout le monde, car le Mossad veille ainsi que quelques assassins malvenus. Mais quelles sont les motivations des uns et des autres ? Il semblerait que le combat contre les nazis exfiltrés ne soit pas qu’idéologique. En effet, Shorzeny serait gestionnaire du trésor de guerre nazi, c’est-à-dire beaucoup, vraiment beaucoup d’argent.
Le ministre fait alors appel à Albert Ryan, des services de Renseignement irlandais. Droit dans ses bottes, obéissant, il n’a qu’une ombre à son tableau : durant la guerre, il s’est engagé aux côtés des Britanniques pour combattre les nazis. Vingt ans plus tard, cet engagement continue à valoir à sa famille l’inimitié des voisins. Protéger Skorzeny ne semble cependant pas être un problème pour lui : il obéit. Dans un premier temps.
Ratlines est un roman policier historique original, bien documenté et bien mené. On en apprend beaucoup sur le comportement des dirigeants irlandais face aux nazis. Le personnage d’Albert Ryan nous éclaire sur les Irlandais qui par conviction ont rejoint les troupes de ceux qui combattaient le nazisme et qui sont ensuite passés pour des traîtres à leur patrie. Et ceux qui par haine anti-britannique se sont alliés aux nazis (les ennemis de nos ennemis sont nos amis…). On croise aussi quelques membres des Bezen Perrot, ces sinistres Bretons engagés dans la Waffen SS qui ont dû eux aussi fuir la France pour échapper à l’épuration et à la justice.
L’intrigue est très retors et Stuart Neville ne ménage pas son héros. Face au puissant et dangereux Shorzeny, il ne semble guère faire le poids, mais c’est un malin. On sait qu’il a une conscience puisqu’il a combattu les nazis, alors on se demande ce qu’il va en faire à présent que le temps est venu pour lui d’en protéger un. Bien entendu, il ne peut pas juste refuser la mission alors il va falloir jouer serré. Et protéger la belle rousse (comme dans tout bon roman d’espionnage, il y a une femme fatale!).
La noirceur domine ce roman de Stuart Neville, accompagnée de violence et de cynisme. Les relations entre les personnages sont peut-être un chouïa alambiquées (ils sont nombreux) mais l’intrigue est vraiment prenante et le contexte parfaitement bien dessiné. On comprend dès lors comment ce pays qui n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale est pourtant toujours marqué vingt ans après, tant du côté des citoyens que du monde politique.
Ratlines
Stuart Neville, traduit de l’anglais (irlandais) par Fabienne Duvigneau
Rivages, 2015
ISBN : 978-2-7436-3165-9 – 397 pages – 21 €
Ratlines, parution originale : 2010
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