
Pour son dernier roman, Olivier Norek passe du noir au blanc, celui des forêts de Finlande pendant l’hiver. Que va-t-il faire là-bas ? Nous raconter un épisode historique totalement oublié : la guerre d’hiver qui entre décembre 1939 et mars 1940 opposa la grande Russie de Staline, soviétique et industrielle, à la toute petite Finlande rurale. Pourquoi le lire si tout le monde l’a oubliée ? Parce que Les guerriers de l’hiver d’Olivier Norek est un bon roman historique qui décrit à hauteur d’hommes ce qu’est la guerre. Et parce que la grande Russie mise en échec par un tout petit pays est une situation terriblement actuelle.
Je ne vous détaillerai pas les causes politiques de cette guerre d’hiver. Sachez qu’elle commence alors que la Seconde Guerre mondiale est dans sa phase « drôle de guerre » avec des belligérants statiques et un pacte germano-soviétique signé trois mois plus tôt. Et rien qu’en lisant l’abracadabrant et très romanesque déclenchement de ce conflit, vous comprenez que vous allez passer un bon moment de lecture et d’Histoire en compagnie de ce roman.
Le lecteur suit essentiellement la 6e compagnie finlandaise mais fait aussi quelques incursions dans le camp soviétique, ce qui permet de mieux comprendre les motivations et tactiques des uns et des autres.
La Russie soviétique met en scène sa propre attaque par la Finlande : elle se tire dessus en quelque sorte. Elle se dit ensuite agressée et donc légitime à lui déclarer la guerre. Staline veut que le cas de la Finlande soit réglé rapidement, en deux semaines, ce qui ne devrait pas poser problème puisque l’URSS est un pays très peuplé et militairement puissant et moderne. La plus grande armée du monde… Mais ça ne va pas se passer comme ça car la Finlande va résister.
Elle a pour elle le ski et une géographie de montagnes et de forêts que les Russes ne connaissent pas. Difficile de se déplacer avec des tanks et des canons sur de tels reliefs. Surtout quand la route est soigneusement minée et qu’il n’y en a qu’une. Peu importe aux officiers russes : ils envoient par centaines des soldats à la boucherie, en terrain découvert (ce qui donne lieu à une scène aussi grandiose que triste). Parce qu’ils craignent pour leur vie. Parce que Staline les fera exécuter s’ils reculent ou faiblissent. Pris de scrupules parfois, ils ne veulent pas envoyer de « vrais Russes » se faire tuer. Ils choisissent alors des Ukrainiens, Roumains, Sibériens, Géorgiens, Mongols, Turcs, Azéries, Kazakhs, Tadjiks, Ouzbeks, Biélorusses, Arméniens… Mais :
Aucun n’avait souhaité partir en guerre. Tous avaient été enrôlés de force. Et forcer un homme revient à fabriquer un insoumis.
Ces soldats-là n’ont pas, et de loin, la détermination des Finlandais.
Les officiers russes cherchent les honneurs et la gloire personnelle. Mais l’Armée rouge, en plus de soldats peu concernés par le conflit, n’est pas aussi bien équipée qu’il y paraît. Elle supporte mal les -40° de l’hiver finlandais (et même jusque -51). Elle accumule les morts mais les ordres sont clairs : avancer coûte que coûte et anéantir la Finlande.
La Finlande n’est indépendante de la Russie que depuis 22 ans. C’est un pays quasi frère : certains officiers finlandais ont reçu la même formation militaire que ceux de l’Armée rouge, ils connaissent donc bien leurs stratégies. C’est aussi un pays jeune, dynamique et fier qui n’a pas du tout l’intention de se soumettre à l’ours soviétique. Mais son armée est composée essentiellement de paysans inexpérimentés.
Des colonnes de chars contre de vieux fusils. Un million de soldats rouges contre des ouvriers et des paysans. Mais les conflits passés racontent qu’il faut cinq soldats entraînés pour affronter un homme seul qui se bat pour sa terre, sa patrie et les siens, les mains accrochées à sa carabine, sentinelle derrière la porte de sa ferme barricadée. Et un homme seul peut changer le cours de l’Histoire.
Pour pallier cette inexpérience, les guerriers de l’hiver font preuve d’une détermination acharnée. Si bien qu’ils parviennent à arrêter un tank russe avec deux bûches de bois et une bombe à essence, le fameux cocktail Molotov (ministre des Affaires étrangères russe et bras droit de Staline). Pour vaincre, ils doivent compter aussi sur la ruse et pourquoi pas sur l’initiative voire l’insubordination, même dans les rangs de l’armée.
Aarne Juutilainen, surnommé l’Horreur du Maroc, en charge de la 6e compagnie (celle que le lecteur suit) est un légionnaire rebelle à toute autorité. Les ordres ? Pour d’autres. Avec sa compagnie, il mène sa guerre de terrain, une guérilla, marquant des points, récupérant des armes. Alors l’armée laisse faire. Dans les rangs de sa compagnie il y a Simo Häyhä, surnommé la Mort Blanche. Simo était un très bon tireur avant la guerre, il devient un excellent sniper.
Pour Simo, le premier mort de la journée était toujours difficile. Le suivant anesthésiait ce qu’il lui restait de miséri-corde, et avec le troisième, il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Mais on ne devient pas tueur du jour au lendemain. Cette transformation de simples paysans en guerriers est sondée par Olivier Norek. C’est un des points forts de ce roman qui partage avec eux leurs peurs, qui se planque avec eux dans les forêts glacées, qui voit leurs amis tomber. Les guerriers de l’hiver nous transporte au plus près de ces hommes comme les autres qui, du jour au lendemain, deviennent des tueurs assoiffés de sang russe. Toutes les scènes fourmillent de détails. Sans pour autant omettre la situation globale du conflit et sa place au sein de la Seconde Guerre mondiale.
Je ne dirais pas qu’on se réjouit de la débâcle soviétique puisque des milliers d’hommes ont perdu la vie dans ce conflit. Mais on est évidemment du côté des Finlandais. Du côté du courage, de l’inventivité, de l’amitié. Les guerriers de l’hiver est un roman de sang et de mort, comme tous les romans de guerre, mais aussi un roman du simple héroïsme, si un tel oxymore a un sens.
Comme Pierre Lemaitre avant lui, Olivier Norek réussit son passage de la littérature policière à la littérature blanche. Tellement bien qu’il est dans la première liste pour le prix Goncourt 2024. Ce qui n’arrive pas si souvent aux éditions Michel Lafon…
Olivier Norek sur Tête de lecture
Les guerriers de l’hiver
Olivier Norek
Michel Lafon, 2024
ISBN: 978-2-7499-4720-4 – 446 pages – 21,95 €
Laisser un commentaire