Le club des enfants perdus de Rebecca Lighieri

Le club des enfants perdus, quel titre intrigant qui donne envie de découvrir ce roman. Quoi que j’aie pu imaginer, rien ne s’approchait de ce que Rebecca Lighieri alias Emmanuelle Bayamack-Tam a inventé pour ses personnages. Trop d’invention peut-être, ou trop de réalisme, c’est selon, en tout cas j’ai trouvé que les deux ne se mariaient pas bien, aussi n’ai-je aimé ce roman qu’à moitié, pour sa première partie.

La parole est à Armand, un acteur de théâtre et même, un monstre sacré. La cinquantaine mais toujours aussi célèbre et selon lui, aussi excellent sur scène. Il n’en va pas de même pour Birke, sa femme de toujours, elle aussi comédienne. Pour une femme de théâtre, l’approche de la vieillesse n’est pas aussi généreuse que pour un homme. Les rôles se raréfient même si elle a gardé un physique magnifique. Comme il se doit, Armand est exubérant, égocentrique, imposant. Mais il est aussi généreux et surtout très attentif à sa fille unique, Miranda. D’autant plus attentif que Birke n’est pas une mère aimante. Elle même a eu en Allemagne une enfance et une adolescence difficiles, fille battue et négligée de parents toxicomanes.

Armand et Birke s’aiment. Il est comblé professionnellement et sentimentalement, puisqu’il a aussi une maîtresse qu’il satisfait toujours, et de toutes les façons possibles. C’est un couple flamboyant auquel tout réussi. Sauf…

Armand raconte Miranda, petite fille trop blonde, trop sage, trop discrète. Est-elle neurasthénique, autiste, dépressive ? Qu’est-ce qu’elle a cette enfant à toujours rester dans son coin, à ne rien dire ? Et aucune ambition avec ça… Armand est désemparé surtout quand à la vingtaine elle est victime d’une grave dépression. Elle se confie à lui, lui avoue que la nuit, un incube la visite et l’épuise car elle ne dort plus.

Le récit avançant, Armand donne de plus en plus de détails sur son étrange fille. Il est par exemple certain de l’avoir vue en plusieurs endroits à la fois. Et son ours en peluche fétiche, pourquoi y en a-t-il deux exemplaires en tout point semblables ? Serait-ce lié au fait que Miranda est née un jour d’orage et de coupure d’électricité à la maternité ?

Le lecteur lui aussi s’interroge sur Miranda. Est-ce qu’Armand ne comprendrait vraiment rien à sa fille adolescente ? Sans doute, comme tous les pères, mais Miranda est vraiment quelqu’un d’exceptionnel…

Spoilers

Dans une deuxième partie, Miranda prend la parole. Le portrait n’est plus du tout le même et c’est là que j’ai décroché. Alors que son père la décrit comme une fille renfermée, sans amis, ne sortant jamais, on découvre une Miranda qui passe son temps à faire la fête, à se droguer et à multiplier les expériences sexuelles en tout genre. D’un point de vue de cohérence romanesque, ça semble difficile qu’elle mène cette vie sans que jamais ses parents n’en soient avertis. Certes, ils sont égocentrés et certes, ils partent en tournée mais Paris est un village et il est étrange qu’ils ne sachent rien des frasques de leur fille. Le récit qu’elle en fait ne m’a pas intéressée.

De plus, Miranda n’est en effet pas comme les autres : elle a des super pouvoirs. Elle lit dans les pensés, voyage dans le temps, se trouve en deux endroits à la fois…etc. et profite largement de ses dons pour s’amuser et s’envoyer en l’air. Mais cet excès de plaisirs cache une angoisse. Une forte éco-anxiété liée à une hyper-sensibilité à la violence du monde et à la souffrance animale. Elle ne peut vivre dans ce monde et se met à planifier sa mort.

Comme d’autres enfants perdus avant elle, ceux du club des 27, elle ne peut trouver sa place dans le monde. Malgré l’aisance financière, malgré une enfance choyée, elle ressent ce surplus d’amour pour les autres, évoqué par Kurt Cobain dans sa lettre de suicide (« I love and feel sorry for people too much ») et qui rend l’existence impossible.

Fin des spoilers

La troisième partie est un court chapitre qui redonne la parole à Armand et il est vraiment bouleversant. J’ai d’autant plus regretté de ne pas avoir su apprécier la voix de Miranda. Sans doute son agressivité est-elle authentique et témoigne de sa rage de se débattre dans un monde dévasté à bien des égards. Mais j’ai souvent du mal avec les discours aussi agressifs, ils me lassent vite. Et Miranda relate dans tous ses détails ses sorties en boîtes et ses expériences sexuelles. A l’évidence, la romancière prend plaisir à décrire les pratiques les plus diverses.

Je trouve très intéressant que deux protagonistes racontent les mêmes événements de leur propre point de vue. On estime ainsi bien le décalage entre le père et la fille, les prismes totalement différents avec lesquels ils regardent le monde. Mais pourquoi y introduire des aspects fantastiques qui, à mes yeux, n’apportent rien ? Ils discréditent même le discours de Miranda qui n’est plus dès lors le symbole d’une adolescence en souffrance puisqu’elle n’est pas humaine au même titre que vous, moi et tous les adolescents de ce monde.

J’ai beaucoup aimé plonger dans le monde du théâtre, notamment à la fin du roman grâce à la mise en scène de Phèdre de Racine. On assiste aux répétitions avec Birke à travers Miranda et on voit tout ce qui est mis en œuvre pour donner un sens aujourd’hui à cette pièce classique, pour la jouer sur scène : les trouvailles, les tentatives, l’engagement des acteurs, ce qu’ils sont prêts à faire.

Je retiendrai avant tout de ce roman la formidable voix d’Armand qui est celle d’un monstre d’égocentrisme qui adore sa fille et se désespère de la comprendre.

Rebecca Lighieri/Emmanuelle Bayamack-Tam sur Tête de lecture

 

Le club des enfants perdus

Rebecca Lighieri
P.O.L., 2024
ISBN : 978-2-8180-6143-5 – 528 pages – 22 €

 

Sur le même thème :





22 réponses à « Le club des enfants perdus de Rebecca Lighieri »

  1. luocine
  2. aifelle
  3. philippedesterb599461a21
  4. bulledemanouec671473c7
  5. keisha41

Laisser un commentaire



Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail