Macha ou le IVe Reich de jaroslav Melnik

Nous sommes en l’an 3896 quand débute Macha ou le IVe Reich de Jaroslav Melnik. Mais ne partez pas tout de suite : il ne s’agit pas de science-fiction, de dystopie peut-être mais surtout d’une fable politique sur la condition animale, en tout cas, c’est comme ça que j’ai lu cet étonnant roman.

Les hommes de ce lointain futur ont en mémoire les atrocités nazies mais ne les revendiquent pas. Ils vivent en paix, ignorent prison et coercition, se consacrent à leur lopin de terre et au plaisir de vivre. Presque une utopie… Mais à la fin du 21e siècle, des accidents nucléaires ont rendu inutilisables d’immenses terrains toujours interdits des millénaires plus tard. L’humanité a ensuite renoncé au développement des sciences et de l’industrie en raison de leur potentiel destructif. Il faut donc des bras pour travailler, en l’absence de machines.

Cette tâche est dévolue aux stors, à la fois esclaves et bétail. Les stors ont été créés par les nazis qui voulaient une sous-race à partir d’hommes « plus ou moins accomplis » afin d’obtenir un humanoïde privé de toute conscience humaine. On sait qu’ils ont dans un premier temps échoué, durant la Seconde Guerre mondiale, mais ils sont ensuite revenus. Les stors sont donc le résultat de « la transformation nazie du monde », suite à un redressement moral.

En 2098, la nudité était permise, la famille avait presque disparu, la mort était mise en spectacle… on assistait à la désagrégation finale des moeurs. Les hommes moralement dégradés ont été enfermés dans des camps. Les camps de concentration du 3e millénaire se sont transformés en étables pour ces humains devenus peu à peu des animaux. Les nazis ont réussi à créer les stors qui deux millénaires plus tard n’ont d’êtres humains que l’apparence. Ils n’ont plus aucune capacité cognitive, plus d’émotions ni d’intelligence, assure La Voix du Reich.

Tout le monde est désormais heureux. Sauf les stors peut-être mais personne ne leur demande leur avis et ils ne peuvent l’exprimer. Ils sont donc la base alimentaire des hommes qui mangent des stors en rillettes, pâtés, côtelettes…

On ne voyait pas tout de suite la différence entre les stors et les hommes

Cette société post-nazie est devenue humaniste et défend l’amitié, l’amour, la foi, la fraternité. Il n’y a plus de guerres, plus d’Etats. Le système n’est pas esclavagiste puisqu’il exploite des animaux anthropomorphes, pas des hommes. Les hommes ne sont pas cannibales pour autant puisque grâce à un biais cognitif multi-séculaire, ils sont persuadés que les stors ne sont pas des hommes, qu’ils en ont seulement l’apparence. Les gens ne se sentent pas coupables puisque ce sont les nazis, il y a longtemps, qui ont créé les stors, pas eux.

Mais d’où vient qu’ils considèrent comme des animaux ordinaires des êtres qui sont en tout point humains ?

Parce qu’être un humain, cela signifie vivre une vie d’humain jour après jour, année après année, avec des sentiments et des idées d’humains.

On peut donc perdre son humanité en perdant le langage, la pudeur, le comportement humain : la pensée se dégrade sur des générations, entraînant sur le long terme une modification du code génétique. Les stors sont des animaux à figure humaine. Il suffit de s’en persuader.

Tout comme la société occidentale se persuade que les cochons, vaches, poulets et autres êtres vivants sont nés pour être parqués, exploités, mangés. Il y a dans cette société-là des scientifiques qui affirment que les hommes ne peuvent survivre sans manger du stor, que l’humain est fait pour ça. Exactement comme on nous affirme qu’il est impossible de vivre en bonne santé sans manger de viande (je vais très bien, merci).

Dima, personnage principal de Macha ou le IVe Reich est journaliste, tout à fait en phase avec la ligne officielle. Il est boucher à ses heures perdues, marié à une femme qu’il n’aime plus et père d’un adolescent pénible. Dima se met à observer de plus en plus une de ses stores, Macha. Elle l’émeut, et bien sûr il s’en veut puisqu’elle n’est qu’un animal.

Peu à peu apparaît dans les journaux une voix discordante, celle du Parti des Humanistes Conservateurs. Ses membres prétendent que les stors sont des êtres humains. Que placés dans de bonnes conditions, les stors s’humanisent très rapidement. Que leurs enfants, placés dans des familles humaines, ne se distinguent pas en grandissant des autres enfants.

Et c’est le drame bien sûr car l’exploitation des stors est à la base du système social : ils sont nourriture mais aussi esclaves dans cette société quasi rurale. Remettre en question la nature non-humaine des stors, c’est donc remettre en cause le système. Et alors que les hommes l’avaient bannie depuis longtemps, la répression se met en place contre les membres du PHC.

Des stors s’enfuient dans les montagnes avec la complicité d’humains, pour échapper à la casserole. De plus en plus de voix s’élèvent pour témoigner de l’humanité des stors. Alors, certains humains se mettent à regarder leurs stors d’un autre œil, dont Dima. Mais pas tous bien sûr car il est beaucoup plus confortable de ne pas se poser de question, de nier les évidences et de continuer à mener une vie facile, en mangeant du stor tout simplement parce que c’est bon et que c’est possible. Remettre en question la tradition coûterait bien trop d’efforts financiers et intellectuels : autant continuer à faire souffrir des êtres vivants qui ne peuvent pas s’exprimer.

Bravo à Jaroslav Melnik pour cette fable dystopique qui peut-être fera réfléchir certains carnivores.

Écrivain lituanien né en Ukraine, Jaroslav Melnik participe à la Rentrée à l’Est.

 

Macha ou le IVe Reich

Jaroslav Melnik, traduit du lituanien par Michèle Kahn
Actes Sud, 2020
ISBN : 978-2-330-13492-1 – 281 pages – 22 €

Maša, arba Postfašizmas, parution originale : 2013

 

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28 réponses à « Macha ou le IVe Reich de Jaroslav Melnik »

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