
Grâce à Cabane d’Abel Quentin, le rapport Meadows connaît une nouvelle jeunesse. À plus de cinquante ans, il était temps. Ce rapport nous prévenait dès 1972 : les ressources de la Terre étant limitées, l’humanité occidentale ne pourra pas continuer à vivre de la même façon. Le vrai titre du rapport est d’ailleurs éloquent : les limites de la croissance. Ces limites, ce sont donc celles de la planète. On sait que le rapport a eu un certain succès à sa sortie : des millions d’exemplaires vendus. Il est le premier à proposer « une vision panoramique et chiffrée du système-monde » et à en tirer les conséquences : il faut stopper la croissance.
Le rapport Meadows est bientôt dénigré par ceux-là mêmes qui l’ont commandé (des industriels). Les quatre chercheurs qui l’ont élaboré deviennent les quatre cavaliers de l’Apocalypse, prophètes de malheurs et spectres inimaginables et donc risibles en ces Trente Glorieuses. Le rapport tombe vite dans l’oubli. Désormais cependant, nul ne peut prétendre ne pas savoir que si l’humanité continue à encourager la croissance, c’est l’effondrement assuré à l’horizon… 2100 ? 2050 ? Une date toujours trop lointaine pour ceux qui ne pensent qu’à profiter.
Mais qui étaient les auteurs du rapport Meadows ? Abel Quentin les imaginent sans qu’il soit possible de départager la réalité de la fiction. Ils les transforme en quatre scientifiques, auteurs du Rapport 21 sur les limites de la croissance.
Au début des années 70, un couple d’Américains, Eugene et Mildred Dundee, Paul Quérillot un Français et le génial mathématicien norvégien Johannes Gudsonn sont recrutés pour produire un rapport sur l’état du monde dans cent ans. Abel Quentin imagine qui ils étaient avant leur recrutement, leurs années de travail commun puis ce qu’ils sont ensuite devenus. Et toutes ces parties sont intéressantes car elles balaient des spectres d’attitudes différentes et les errements de chacun. On peut regretter de ne pas en savoir plus sur les véritables auteurs du rapport. Mais ça ne dure pas longtemps car on se passionne rapidement pour les destins de ces quatre personnages.
Leur rapport tombe comme un cheveu dans la soupe des Trente Glorieuses et de son hymne à la croissance : toujours plus de biens de consommation, de production, d’enfants. Qui souhaiterait entendre des oiseaux de mauvais augure ? On les traite de marxistes et on passe à autre chose.
D’autant plus qu’il n’y a personne à blâmer en particulier, pas de coupable véritable.
Le rapport 21 a mis au jour un mal sans visage, un crime collectif dénué d’intention criminelle : la croissance. Des milliards d’individus qui, pris isolément, ne poursuivent aucune intention malveillante : ils vont pourtant entraîner la mort de millions d’autres, provoquer des famines, noyer les deltas.
Le couple Dundee puis le Français sont d’abord racontés à la 3e personne. On les voit travailler comme des furieux pendant deux ans sur du matériel informatique antédiluvien. Les résultats obtenus sont accablants : si l’humanité continue comme ça, la société va s’effondrer à l’horizon 2100 et connaître bien des difficultés dès 2050. Ils pensent que leur travail va changer la donne et que sachant la catastrophe à venir, l’humanité va changer d’attitude (il n’y a ni anthropologues ni sociologues dans l’équipe…). Mais ils ne convaincront personne parmi les décideurs et cet échec les rongera.
Leurs parcours post-rapport 21 ne se ressemblent en rien. Le couple devient éleveur de cochons en plein air tandis que le Français travaille pour une société pétrolière et se fiche du reste du monde.
Tu ne m’auras pas aux sentiments, je n’achèterai pas votre camelote morale qui suinte le sentimentalisme bon marché. Les générations futures, je n’en ai rien à carrer. Tu connais la phrase de Groucho Marx, « Qu’est-ce qu’elles ont fait pour nous, ces générations futures » ? C’était une boutade mais en réalité ce n’est pas si stupide que ça, c’est une vérité énorme si on réfléchit. La solidarité ne peut s’exercer qu’entre êtres humains vivants, Patty ! Tu ne peux pas être solidaire avec ce qui n’existe pas.
Et le Norvégien ? Il est le grand mystère du roman, celui qui a disparu des radars. Rudy Merlin est un journaliste de notre époque qui doit écrire un sujet pour les 50 ans du rapport 21. C’est lui qui reconstitue l’histoire du Norvégien. Le retrouver devient son obsession. Une obsession qu’il devra contenir sous peine de devenir complètement cinglé, comme ces scientifiques dévorés par l’angoisse de l’effondrement qu’ils n’ont pas réussi à faire comprendre.
Tout devient obsédant. La bétonisation qui progresse comme une lèpre et vous savez que c’est un processus irréversible. L’assèchement des sous-sols et vous savez que c’est sans retour possible. Vous voyez les flux toujours plus serrés qui sont comme des tumeurs malignes autour d’un cœur et le cœur s’emballe, de plus en plus vite. Tout est changé. Plus rien n’est innocent. Derrière chaque objet il y a un parc de machines, des transports, une dépense d’énergie, et vous vous les représentez. Vous imaginez l’odyssée de chaque objet importé, le porte-conteneurs à Shanghai, la longue traversée, l’entrepôt à Rotterdam, les camions qui foncent sur l’autoroute et à nouveau les entrepôts, et à nouveau les camions, jusqu’à l’hypermarché de merde. C’est une connaissance et une sensation. Vous devenez dingues, en fait, vous commencez à tout calculer, de façon obsessionnelle.
Merlin lui-même est un personnage intéressant puisqu’il permet à l’auteur de mettre en scène un trentenaire d’aujourd’hui, au courant de tous les problèmes liés à la croissance et à l’écologie mais qui n’en a une connaissance qu’intellectuelle, comme tout le monde : il sait mais pour autant ne change rien à ses habitudes de vie.
Cabane est un roman foisonnant qui brosse de nombreux portraits plus vivants les uns que les autres. Les nombreux personnages, figurants ou acteurs principaux, sont toujours dessinés sous des angles humains. De petits détails leur donnent vie et leur évitent tout manichéisme. Même au Français, qui n’a pas le beau rôle. On ne l’apprécie pas pour autant, mais son parcours est crédible.
Il est beaucoup question de dynamique des systèmes, de modélisation du système monde, de suite de Fibonacci (qui rend fous ceux qui s’en approchent de trop près), de nombre d’or… Autant de notions mathématiques ou économiques qui me sont inconnues (voire hostiles…) et qui pourtant s’avèrent ici limpides. Parce que la narration en explicite les principes. Par exemple, maman Gudsonn se réjouit qu’enfin son petit garçon si étrange dessine des escargots dans le sable… mais non maman, ce ne sont pas des escargots, mais une spirale née de la suite de Fibonacci (maman finit par envoyer son fils bien loin d’elle, en Amérique, pays peuplé de gens aussi bizarres que lui). La langue de ces scientifiques est incompréhensible pour la plupart des gens mais devient accessible quand elle passe par le prisme du romanesque, surtout quand Abel Quentin tient la plume.
Si tout le roman est intéressant et puissamment romanesque, sans doute la quête du journaliste est-elle encore plus stimulante intellectuellement. Car il rencontre des gens qui font face de façons différentes à l’effondrement et si certains sont présentés avec un brin d’ironie, ils ne sont jamais ridicules. Car ils sont l’humanité déboussolée qui tente de faire avec la catastrophe annoncée. Certains font de l’argent, d’autres tournent mal. La personnalité de Theodore Kaczynski, dit Unabomber, est omniprésente en filigrane, figure du scientifique et professeur qui finit dans une cabane au fond des bois (il n’est pas le seul) mais aussi terroriste (un vrai celui-là, qui tue des gens).
Abel Quentin ne donne pas de solution, ne préconise rien, mais un constat est indéniable :
Il y a cinquante ans, nous nous battions pour que nos sociétés humaines évitent l’effondrement. Aujourd’hui, la seule chose que nous puissions faire, c’est les préparer à encaisser le choc.
Vous êtes prêts ?
Abel Quentin sur Tête de lecture
Cabane
Abel Quentin
L’Observatoire, 2024
ISBN : 9791032925430 – 477 pages – 22 €
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