Partager la publication « Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans d’Anne Plantagenet »

Le 2 juin 2022, une alerte paraît dans plusieurs journaux du Sud-Est : « Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans ». Deux jours plus tôt, elle a quitté l’établissement psychiatrique où elle séjournait et personne ne l’a revue. Cette femme de 56 ans, c’est Letizia Storti et Anne Plantagenet, journaliste, la connaît. Elle entreprend donc de raconter son histoire, celle d’une ouvrière broyée par son travail qui a un jour connu les feux de la rampe au festival de Cannes.
Anne Plantagenet assiste au tournage de En guerre, un film de Stéphane Brizé sur un délégué syndical incarné par Vincent Lindon, qui tient tête au patronat au cours d’un conflit social. Le réalisateur choisit d’engager de nombreux figurants qui devront incarner des ouvriers. Pour plus de réalisme, il les choisit parmi des ouvriers. Letizia Storti est du nombre. Fille d’immigrés italiens, elle travaille depuis ses 18 ans à l’usine UPSA d’Agen, c’est-à-dire depuis plus de trente ans. Elle est ouvrière, aime son métier et son rôle de déléguée syndicale. Mais Letizia est aussi une grande gueule qui ne se laisse pas marcher sur les pieds.
Elle fait merveille dans le film de Brizé. Anne Plantagenet se rapproche d’elle pour les besoins d’un article. Les deux femmes se découvrent des origines communes qui les rapprochent. Elles sont même très proches quand le film est sélectionné pour le festival de Cannes 2018 et pressenti pour la Palme d’Or. C’est côte à côte qu’elles assistent à la projection. Puis elles restent de loin en loin en contact par mails et SMS. La journaliste sait que Letizia a mal vécu de ne pas être plus mise en avant au cours du festival et surtout que le film ne soit pas récompensé.
Quand elle la revoit, c’est à travers ses bouts d’essais pour le film suivant de Stéphane Brizé. Mais quelque chose a changé : Letizia n’est plus la même. Elle semble avoir perdu la combativité qui était la sienne, son dynamisme, sa vitalité. Anne Plantagenet ignore pourquoi. Alors quand elle apprend que Letizia a fait une tentative de suicide dans les locaux d’UPSA, elle décide d’en savoir plus, de découvrir ce qui s’est passé pour que cette femme qui aimait tant son travail se jette du troisième étage devant les autres employés et le bureau de la DRH.
Quelques semaines plus tôt, un autre employé d’UPSA a essayé de mettre fin à ses jours et en octobre 2020, un élu CGT y est parvenu. Comment la femme si vivante et combative du film de Stéphane Brizé a-t-elle pu vouloir mourir ? Que s’est-il passé au sein de son entreprise pour qu’elle décide d’en finir avec la vie ?
Le texte d’Anne Plantagenet qui fait revivre Letizia Storti, au moins dans ce qu’elles ont pu partager. Il fait la lumière sur le parcours d’une femme qui a tout donné à son travail. Je dois avouer que c’est pour moi à peine concevable de s’investir à ce point dans son entreprise. De lui donner son temps, sa vie, ses préoccupations.
Quand Letizia se casse le poignet, elle ne peut ensuite plus effectuer ses tâches professionnelles. Elle devient donc travailleuse handicapée et elle est brinquebalée d’un poste à un autre, quasi mise sur la touche et en grand danger de perdre son emploi. L’entreprise a fini de la presser comme un citron et ne pouvant plus rien obtenir, la jette. Or Letizia n’a aucun diplôme et un passé syndical qui fait tache dans un CV. Je comprends le drame que cela peut constituer mais pas au point de ne plus vouloir vivre. Car le suicide dans ce cas, est une victoire supplémentaire de l’entreprise.
Le travail, ce n’est pas la vie, c’est ce que je crois fermement. Aussi la lecture de Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans m’a donné quelques éléments pour comprendre cet investissement si total et le désespoir qu’il engendre quand ces travailleurs si investis se sentent trahis. Ces gens sont impuissants, broyés par des managers et une direction qui ne font pas dans le sentimentalisme (UPSA a été rachetée par des Américains puis des Japonais).
En rendant hommage à cette femme, Anne Plantagenet met donc en lumière ce monde déshumanisé de l’entreprise. Son texte est révoltant mais aussi très émouvant car elle parvient à faire revivre cette femme, unique comme l’est chaque être humain, mais qui pourtant, un jour de mai 2022 a disparu sans laisser de traces. Je vous en conseille la lecture qui entre dans le cadre des livres autour du monde du travail rassemblés sur Book’Ing.
Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans
Anne Plantagenet
Seuil (Cadre rouge), 2024
ISBN : 9782021553833 – 160 pages – 12,50 €
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