Au risque de se perdre de Cathi Unsworth

Nous sommes à Londres au début des années 90. La narratrice de Au risque de se perdre de Cathi Unsworth, s’appelle Diana Kemp. Elle a 26 ans et elle est journaliste (aux dents longues, dit-elle). Elle vit dans le quartier de Notting Hill, près de Ladbroke Grove, dans une chambre en sous-sol (avec salle de bain et cuisine partagées avec de vieux pervers). Après deux ans de galère à faire des piges, elle est enfin salariée d’un magazine, Lux, le mag tendance et transgressif dont tout le monde parle. Son truc à elle, c’est la musique tendance post punk, l’art underground et l’humour morbide.

Comme elle, Barry, son collègue et ami, travaille son look avec soin.

Manteau en poil de chameau, costume noir sur chemise hawaïenne, banane brune brillantinée et bouc méphistophélique. Un mètre quatre-vingt-huit, bâti comme un dieu.

Tous deux travaillent pour Neil Bambridge qui vient de décrocher l’interview du jeune cinéaste britannique à la mode, Jon Jackson. Sa toute dernière interview en fait puisqu’il est retrouvé assassiné dans une posture qui rappelle une scène de son dernier film. Neil imagine déjà le scoop qu’il va faire avec cette dernière interview… mais Diana et Barry lui rappellent que Lux n’est pas un vulgaire tabloïd de caniveau.

Diana se rend à un festival littéraire et policier pour interviewer quelques auteurs. Elle a adoré le premier roman torturé d’un certain Simon Everill, sans doute le nouveau génie du roman noir britannique.

… le roman policier était devenu aussi branché que le rock’n’roll. Les auteurs du « nouveau roman noir » s’immisçaient partout, posaient devant des bagnoles de frime pour des magazines tendance et pontifiaient sur les rues chaudes de leur territoire.

Elle se réjouit de lui poser des questions mais l’écrivain a un comportement odieux avec elle. Pourquoi ?

Si elle ne se l’explique pas, le lecteur lui en sait un peu plus qu’elle. Car certains chapitres, d’abord très énigmatiques, se focalisent sur un homme qu’on identifie bientôt comme Everill. Et très rapidement, on comprend que Diana ne devrait pas se rapprocher de lui car c’est un homme violent à l’enfance très trouble. Mais la malheureuse n’entend pas les avertissements du lecteur et prend résolument la mauvaise voie.

Cathi Unsworth parvient cependant à entretenir le suspens tout au long du livre car il faut absolument savoir qui est Everill, ce qui le lie à Jon Jackson mais aussi apprendre à mieux connaître Diana, une écorchée de la vie, comme Everill.

C’est en cherchant un titre pour le challenge Sous les pavés, les pages que j’ai pensé à ce titre inscrit sur ma liste à lire depuis au moins dix ans. Cathi Unsworth nous fait visiter Londres qu’elle connaît très bien, surtout ses pubs. Ses personnages ingurgitent quotidiennement des quantités impressionnantes d’alcool, jusqu’à vomir, se taper des migraines monumentales le lendemain, et recommencer. La romancière, elle-même critique musicale, décrit les endroits branchés du moment avec un réalisme qui sent le vécu. Loin des lieux touristiques, on découvre une ville où les crêtes post punk côtoient celles du rockabilly.

Le rade où je prenais mon café du matin illustrait parfaitement cette résistance. C’était un lieu encombré de tables en Formica et de chaises en bois bancales, qui suffoquait sous une chape de fumée aux relents de friture. La clientèle se composait essentiellement d’ouvriers du bâtiment et de vieillards, qui, pour quelques-uns, avaient joué un rôle manifeste dans l’histoire criminelle de la capitale.

Au risque de se perdre comprend indéniablement aujourd’hui un aspect historique. Nous sommes en 1992. Le téléphone de l’immeuble sur trouve sur le palier du rez-de-chaussée. Diana enregistre ses interviews sur des cassettes et doit emprunter ses films au vidéo club. Pas d’internet pour faire des recherches : il faut faire travailler son cerveau et détenir ses propres archives, qui font la différence. C’était il y a 32 ans, on dirait bien un siècle tant les technologies ont bouleversé notre vie.

Un roman noir bien conduit, grâce à un suspens qui ne faiblit pas (bien qu’on sache rapidement l’identité du tueur), des êtres malmenés par la vie (et la campagne anglaise…) et une narratrice très rock et parfaite en guide de l’underground londonien des années 90.

 

Au risque de se perdre

Cathi Unsworth traduite de l’anglais par Karine Lalechère
Rivages (Noir n°691), 2008
ISBN : 978-2-7436-1825-4 – 365 pages – 9,50 €

The Not Knowing, parution originale : 2005

 

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