
Guillaume, la trentaine, est prof d’histoire dans un lycée de Bobigny depuis huit ans. En début de carrière, il a cru en une certaine mission mais ses idéaux ont à peine tenu quelques mois. Persuadé qu’il n’y a rien à tirer de ses élèves, il laisse le bronx s’installer en attendant la fin de l’heure. Et la retraite.
Mes cours s’apparentaient à des séances de garderie chaotiques au cours desquelles je ne tentais même plus de me faire entendre.
Côté couple, ça ne va pas vraiment mieux. Cécile le plaque après douze ans de vie commune, en lui expliquant qu’elle en a assez de son apathie, de son égoïsme et de lui en général. Guillaume n’en est pas très affligé mais tout de même, il s’interroge : « Qu’aurait fait Nicolas Sarkozy à ma place ? ».
Guillaume décide de s’inscrire dans une salle de sport pour se modeler un physique susceptible de le rendre attirant. C’est là qu’il rencontre Nadia. Elle est jeune, elle est belle et intelligente, comme il ne tarde pas à le constater. Fille d’immigrés, elle n’a pas fait les études qui lui auraient permis d’accéder à un poste digne de ses capacités. Elle s’est inscrite à l’université où « une succession de profs dépressifs enchaînaient des cours soporifiques dans un amphi menaçant de s’écrouler ». Une licence lui a permis d’être vendeuse chez Zara. Dans deux ans, elle passera chef de rayon.
Pour elle l’histoire était déjà écrite, elle enchainerait des jobs abrutissants pendant 172 trimestres pour finalement toucher une retraite équivalente au Smic en Roumanie.
Guillaume comprend aussitôt que Nadia vaut bien mieux que ça. Ce qui lui manque pour accéder à un poste digne de ses capacités ? Le diplôme. Car en France, sans diplôme, on n’est rien. Par contre, bien des crétins diplômés accèdent à des postes trop importants pour leur cerveau. Henri, le frère de Guillaume par exemple, ainsi que son épouse Eva. Il les méprise ces deux-là, bourrés de pognon et tellement superficiels et condescendants.
Pour aider Nadia, Guillaume fabrique un faux diplôme d’HEC qui lui permet d’entrer dans une grande entreprise à un poste qu’elle mérite. Tout se passe bien, très bien même, et la jeune femme commence sa belle ascension professionnelle. Elle se double d’une ascension sociale dont Guillaume, narrateur du roman, bénéficie pleinement. Fini le studio place Pigalle, vive le 16e arrondissement ! L’argent providentiel permet également à Guillaume d’entretenir une relation tarifée avec Anaé, ambitieuse étudiante en journalisme qui vend son corps pour financer ses études.
Le parcours de Nadia s’accompagne d’invraisemblances, mais peu importe, il ne s’agit pas d’un roman hyper-réaliste. Ce qui m’a semblé le plus intéressant c’est le personnage de Guillaume. Il gagne en cynisme au fil des pages et termine complètement odieux, sans la moindre empathie pour son entourage. Mais il porte sur la France et ses institutions un regard critique qui ne manque pas d’à-propos.
Guillaume décrit parfaitement notre système éducatif qui a fait de l’université un dépotoir et des grandes écoles le passage obligatoire mais vain de la bonne (et riche) bourgeoisie.
Le coup de grâce intervient après Mai 1968 lorsque, sous la pression des mouvements étudiants, le gouvernement renonce définitivement à instaurer une sélection à l’entrée en fac. Ouverte à tous, et donc aux médiocres, l’université devient le ventre mou de l’enseignement supérieur, le service public gratuit que l’on aime défendre mais dans lequel on n’a pas envie que ses enfants se retrouvent.
Il faut faire des classes prépa suivies d’écoles onéreuses qui permettent à force de travail (qui ressemble à du bourrage de crâne) de décrocher le graal : le diplôme. C’est l’accès assuré à des postes clefs. Peu importent les qualités de ceux qui n’en ont pas les moyens : ils finiront larbins ou… fonctionnaires payés au rabais (mais qui doivent se dévouer à la cause, bien sûr).
Le monde de l’entreprise est lui aussi la cible de Guillaume :
Les codes de l’entreprise me sont largement inconnus, surtout la manière de parler, cette imbuvable novlangue corporate, qui anéantit la pensée : shooter un livrable, drafter une propale, merger des workshops, dropper un save the date…
Bien vue également, la notion de transfuge de classe et de discrimination positive : Nadia, femme d’origine algérienne, a toutes ses chances dans une société qui fonctionne aussi aux quotas hypocrites. Mais elle-même se sent désormais mal à l’aise en présence de ses propres parents qui vivent toujours en HLM.
On croise bien dans Le diplôme quelques clichés mais les clichés sont-ils des mensonges ou des erreurs ? Ne sont-ils pas plutôt des vérités tellement établies qu’on ne veut plus les entendre ?
C’est méchamment drôle, bien troussé, pas trop long donc tout à fait recommandable.Et dans la thématique monde du travail chez Ingannmic.
On trouve un autre avis sur ce roman chez Audrey.
Le diplôme
Amaury Barthet
Albin Michel, 2023
ISBN : 978-2-226-487-193 – 224 pages – 19,90 €
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