
J’aime les livres de Jean Echenoz. Je préfère commencer par là car ce qui suit pourrait laisser supposer du contraire. J’aime son humour, cette sorte d’ironie constante qu’il enrichit de jeux de mots malins qui font pétiller la langue française. J’ai particulièrement apprécié Envoyée spéciale, parodie de roman noir dont le présent Bristol semble être la resucée ratée.
Le roman s’ouvre sur une scène à la Echenoz, ça tombe bien… très bien même et du cinquième étage de l’immeuble de Robert Bristol, cinéaste. Dans un bruit mou le corps s’écrase non loin de notre héros qui a d’autres chats à fouetter, en l’occurrence un film à financer. Il passe donc son chemin, mais cette histoire va le poursuivre.
Le lecteur s’attache donc aux pas de Bristol qu’on imagine d’abord grand cinéaste parisien, mais en fait non. Il a tout du réalisateur de seconde zone, voire de séries B. C’est un anti-héros comme souvent dans les livres qu’Echenoz ne consacre pas à quelques célébrités désormais trop méconnues. Le film qui occupe Bristol est l’adaptation d’un best-seller que même sous la menace je ne voudrais pas lire : une romance doublée d’improbables trafics en Afrique. La nullité saute aux yeux mais c’est ce que Bristol veut adapter. La romancière, sorte de Barbara Cartland de la province française, impose l’actrice principale, finance généreusement le film et voilà tout le monde parti en Afrique.
Je vous passe le tournage, d’un inintérêt abyssal. Et malheureusement, le reste aussi. On ne compte plus les scènes dont on se demande ce qu’elles font là.
A Paris, un vague inspecteur enquête sur le type qui a sauté du cinquième étage. Il ne tarde pas à culbuter la voisine de Bristol, actrice défraîchie, comme tout le reste dans ce roman. Mais il doit la partager avec un barbouze venu d’Afrique, vaguement installé chez Bristol qui a fui à son arrivée. Pourquoi ? Ça n’est pas clair… En fait, rien n’est très clair à mes yeux dans cette histoire et surtout pas le but de l’auteur. Que souhaite-t-il raconter ? Pourquoi ce roman ? Je me pose ces questions car Jean Echenoz n’est pas n’importe quel scribouillard.
J’ai pris plaisir à lire les mots de Jean Echenoz, à retrouver son goût du vocabulaire oublié, de la tournure précieuse ou tout simplement de l’invention. Le jeu est toujours bien là. J’aime la connivence qu’Echenoz installe avec son lecteur qu’il prend par la main et interpelle tout au long du roman.
Il est donc sombre et seul quand, ce mercredi, quelqu’un sonne à sa porte. Il l’ouvre et un petit homme frêle se tient au-delà du paillasson, serré dans un imperméable vert et brandissant une carte plastifiée. Sourire figé, moustache brève et cheveux plaqués, nous qui venons de voir cet homme aux prises avec Michèle Severinsen reconnaissons tout de suite Julien Claveau, Bristol évidemment pas.
Il n’y a donc pas de doute : le style Echenoz est bien là. Mais ça ne suffit pas à faire un bon roman. J’aurais voulu une histoire, même loufoque (surtout loufoque !) et non pas quelques scènes et portraits s’accumulant pour tenter de faire comme si. Dans une certaine mesure, j’éprouve la même déception qu’avec le dernier roman de Philippe Jaenada : le style qu’on aime mais une histoire qui n’en est pas une et qui part en sucette.
Jean Echenoz sur Tête de lecture
Bristol
Jean Echenoz
Minuit, 2025
ISBN : 9782707355928 – 208 pages – 19 €
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