Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis

Autant le dire tout de suite, le pleistocène n’est pas une période qui inspire beaucoup les auteurs de romans historiques. La vie y était pourtant dangereuse, voire rocambolesque et donc susceptible d’alimenter d’intéressantes épopées ou de passionnants feuilletons. Nos auteurs sont peut-être rebutés par le contexte peu connu, les sociétés primitives ou bien une certaine rugosité des rapports humains. L’époque n’est pas glamour, c’est un fait. Roy Lewis a trouvé un moyen de tout arranger grâce à une figure de style qui ne fera pour une fois pas grincer les dents des historiens : l’anachronisme.

Ernest, narrateur de Pourquoi j’ai mangé mon père, s’exprime dans une langue des plus châtiées grâce à un vocabulaire d’une richesse bienvenue, utilisant des concepts qui sont très loin d’avoir vu le jour au moment où il parle. Dès le début donc, on comprend que le contexte préhistorique est prétexte à autre chose qu’au récit chronologique de l’évolution des pithécanthropes. Et pourtant, la vie quotidienne d’une horde est évoquée à travers des épisodes significatifs, qui chacun marque une étape dans l’évolution. Roy Lewis déroule en quelque sorte un précipité de l’histoire subhumaine à travers la famille d’Edouard.

Edouard donc, c’est le père. Évolutionniste en diable, il n’en a que pour le progrès, la marche en avant, à l’inverse de son frère. L’oncle Vania a un mot d’ordre : « Back to the trees ». Mais Edouard en est descendu il y a peu et n’a pas l’intention d’y retourner.

« Quand donc comprendrez-vous qu’à deux ans un enfant doit savoir trotter ? Quelle éducation ! Si vous le laissez rétrograder vers sa tendance instinctive à la locomotion quadrupède, si cette habitude ne se perd pas, tout est perdu ! Nos mains, nos cerveaux, tout ! N’allez pas croire que nos progrès depuis le lointain miocène, je les laisse mettre en péril par une poignée de filles paresseuses ! Faites-moi tenir ce garçon sur ses jambes postérieures, mademoiselle, sinon ce sera le vôtre, de postérieur, qui aura du bâton, je vous en avertis ! »

Il dispute sa tanière à l’ours, qu’il déloge enfin grâce à sa maîtrise du feu. Car offense suprême à la Nature, Edouard est allé voler le feu du volcan et l’entretient. Il chauffe et fait fuir les animaux. Bientôt il permet de fabriquer des pointes durcies pour mieux se défendre et tuer de plus gros animaux. Bientôt, Edouard comprend comment fabriquer lui-même le feu, et comment cuire la viande. Il exulte car sa nombreuse famille vit bien mieux que la génération précédente. Tobie, Alexandre, Oswald et Ernest ses très inventifs rejetons, vont prendre femme dans une horde voisine. Car il faut favoriser l’exogamie pour renforcer les gènes.

Mais ses fils et belles-filles ne voient pas les choses du même œil que lui. Eux aussi mesurent l’importance de la maîtrise du feu. Ils la mesurent si bien qu’ils ne veulent pas la partager avec d’autres tribus. Ils veulent garder cette invention pour eux afin de dominer les autres. Il en ira bientôt de même avec les autres inventions du généreux Edouard qui œuvre pour le bien commun et l’épanouissement de tous les subhumains.

Ainsi donc, Pourquoi j’ai mangé mon père est un roman à la fois réjouissant et très pertinent sur la condition humaine. Pour Roy Lewis, l’homme bon et généreux n’est pas viable, seuls la mesquinerie et l’égoïsme finissent par l’emporter. Protectionnisme, individualisme et racisme construisent des barrières entre les hommes. Ce que le génie humain fabrique ne bénéficie qu’à quelques capitalistes qui détournent à leur profit ce qui serait profitable à tous. Les armes permettant de chasser et donc de survivre, monopolisées par une caste, deviennent dès lors instruments de domination par la terreur. L’analogie avec les armes de destruction massive est évidente.

Heureusement que Roy Lewis nous raconte ça sur le mode comique…

 

Pourquoi j’ai mangé mon père

Roy Lewis traduit de l’anglais (américain) par Vercors et Rita Barisse
Actes Sud (Cactus), 1990
ISBN : 2-86860-502-7 – 161 pages – épuisé dans cette édition

The Evolution Man (What We Did to Father), première parution aux Etats-Unis : 1960

 

Sur le même thème :





43 réponses à « Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis »

    1. Sandrine
    1. Sandrine
  1. Une Comète
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  2. Miss Alfie
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  3. Encore Du Noir Yan via la page Facebook Tête de lecture
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  4. eimelle
    1. Sandrine
  5. le Bison
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  6. Alex-Mot-à-Mots
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  7. Manu
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  8. Gentiane Danlépré via la page Facebook Tête de lecture

Laisser un commentaire

Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail