
Je ne savais rien de ce roman ni de son auteur avant de l’écouter, j’avais oublié qu’il avait eu le prix Goncourt en 2012. Il me fallait un audiolivre dont la lecture dure environ cinq heures, le temps de mon voyage. Ce n’est donc pas l’austère titre qui m’a attirée, je l’attribuais à Saint-Augustin mais sans plus. D’ailleurs, ne pas bien connaître l’évêque d’Hippone me semblait être un obstacle à la parfaite compréhension du roman. Je le pense toujours : Le sermon sur la chute de Rome enferme plusieurs niveaux de lecture.
L’intrigue qui court tout au long du livre est prétexte à raconter des vies qui sont autant de destins ratés. C’est Marcel qui ouvre le bal, Marcel né en 1919 qui pourrait donc être à l’orée d’un monde à construire aux portes du XXe siècle. Mais la première description de la famille de Marcel qui pose pour une photo avant sa naissance donne le ton : sinistre. Aucune gaîté, aucun sourire, ces gens sont des morts-vivants sans rêves ni espoir. Marcel lui-même est un bébé puis un enfant toujours souffrant et fiévreux que ses parents attendent d’enterrer.
Marcel vivra puisqu’il est aussi question de son petit-fils qu’il déteste, Mathieu, exilé à Paris avec ses parents qui sont cousins germains. On suit Mathieu et son ami Libero, leurs études à Paris, brillantes mais inutiles, les vacances en Corse et la volonté de s’y installer. On suit aussi le destin d’un bar de village dont les gérants désastreux se succèdent. Jusqu’à ce que Mathieu et Libero, après leur master de philosophie, décident de le reprendre, contre l’avis de tous. C’est Marcel qui donne l’argent à Mathieu, parce qu’il sait, pour avoir traversé plusieurs monde, que celui-ci aussi chutera après une gloire plus ou moins brève. Parce que…
Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt.
Mathieu veut se construire un monde et donner au village un lieu vivant. Et ça va marcher, très bien même. Ils engagent des serveuses qui vont faire venir les clients de loin. Le bar devient un lieu chaleureux mais qui porte en lui le poison qui le tuera. Car ce petit empire que les deux amis érigent tombera, comme tous les empires, comme Rome du temps de Saint-Augustin, comme l’empire français au temps de la décolonisation. Nul vandale ne viendra piller le bar de Mathieu et Libero. Leur chute ils ne la devront qu’à eux-mêmes, à leur égoïsme, leurs choix. Et à la bêtise de ceux qui les entourent qu’ils n’ont pas su mâter.
Le sermon sur la chute de Rome est un roman infiniment triste, tissé de bonheurs avortés, de chagrins et d’échecs. Avant de tous se fracasser, les uns et les autres n’ont droit qu’à un tout petit bout de bonheur, rien à voir avec la magnificence de Rome. Mais cette tristesse est tellement belle, si magnifiquement scandée (je devrais dire « écrite » mais comme j’ai écouté ce livre, « scandée » me semble le meilleur adjectif) qu’elle en est sublimée, au sens où le plus bas peut être élevé au-dessus de tout. La lecture de Pierre-François Garel donne beaucoup d’ampleur au texte, on devine des phrases très longues, s’entourant autour d’elles-mêmes. Quand un lecteur de talent lit une prose comme celle-là, on n’a plus qu’à se laisser porter, sans effort, et à apprécier la maîtrise stylistique. Nul doute qu’écouter un tel texte apporte une dimension supplémentaire que la lecture intérieure ne procure pas.
Le roman se clôt sur le fameux sermon qui élève un peu trop à mon goût le niveau de la bondieuserie. Je ne sais pas s’il s’agit d’une stricte traduction ou si le texte est modifié pour les besoins du roman (je m’étonne de ne pas trouver disponible sur Internet ce texte du Ve siècle afin de le comparer avec celui de Ferrarri). C’est d’ailleurs la limite de ce roman et des romans très référencés qui font le lecteur tout petit. Sans doute suis-je passée à côté de beaucoup, peut-être pas de l’essentiel, j’espère.
Le sermon sur la chute de Rome
Jérôme Ferrari
Actes Sud, 2012
ISBN : 978-2-330-01259-5 – 208 pages – 19 €
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