
On peut dire que j’ai persévéré pour lire Son odeur après la pluie de Cédric Sapin-Defour. La seconde fois fut la bonne. La première, en version papier, m’a fortement agacée et j’ai laissé tomber à peu près après un tiers. Je n’ai achevé la seconde (reprise depuis le début), en version audio, que grâce à ce format qui me convient quand parfois je dois (pour raison professionnelle) aborder un livre qui ne me plaira peut-être pas. Je n’ai pourtant pas apprécié ce récit plus que la première fois. La voix traînante du lecteur (Samuel Charle) ne m’ayant pas aidée. Mais ce faisant j’ai cueilli dix kilos de mûres : je suis assez satisfaite.
Ça commence mal dès la préface de Jean-Paul Dubois qui parle de sa chienne et du deuil suite à sa mort. Je lève les yeux au ciel quand il évoque le fait rebattu que c’est le chien qui élève son maître et non l’inverse. À nouveau quand il écrit que les cendres et la laisse de sa chienne morte sont rangées depuis trois ans sur son bureau… Plus inquiétant encore : « Le livre que vous allez lire est un précis d’amour et de conduite ». De conduite ? Comment il faut aimer son chien, est-ce une leçon que ce livre ?
Cédric Sapin-Defour écrit sa relation avec son chien Ubac, un bouvier bernois qu’il a eu chiot et qui est mort à douze ans. C’est une relation quasi exclusive, fermée et intense. Elle lui vaut des réflexions de son entourage : préfère-t-il son chien aux humains ? C’est ce qui m’a gênée pendant toute ma lecture, cet amour que je qualifierais d’excessif même si ce n’est pas le bon adjectif car sans doute n’aime-t-on jamais trop. Personnellement, j’adore mon chat et tous les chats que j’ai eus avant lui ; je suis végétarienne avant tout contre la souffrance animale, mais l’amour que Cédric Sapin-Defour porte à son chien est autre.
C’est un rendez-vous amoureux qui m’attend, aux vertiges supérieurs car l’autre cœur de l’histoire n’est pas préparé à cela et n’en veut peut-être pas.
Notez que cette relation ne me pose aucun problème. Chacun est libre d’aimer son chien autant qu’il le veut, plus que tout s’il le veut. Mais comme Cédric Sapin-Defour fait un livre de sa relation à son chien (et non pas de la relation de l’homme et du chien en général) et donc un objet public, je me sens autorisée à dire ce que je pense de cette relation.
Pour ce qui est de la narration, j’ai trouvé ce livre très long. Les visites chez les vétérinaires (qui sont, sachez-le, des êtres supérieurs) n’en finissent pas, les promenades non plus. L’intérêt s’éveille un peu quand arrive Mathilde (une humaine, qui l’eût cru ?). Mais voilà que suivent deux chiennes, et les descriptions canines redoublent, encore et encore. C’est le sujet de ce texte, bien sûr, mais ça m’ennuie. Idem pour les très nombreuses suppositions sur ce que pense Ubac qui parfois frôlent le ridicule.
Cédric Sapin-Defour anticipe ce que le lecteur (comme moi) va penser de cette relation. Sans doute parce qu’on lui a beaucoup fait de réflexions sur son intensité. Alors il se fait souvent agressif, en tout cas, j’ai reçu certaines phrases comme des agressions. C’est à peine si les gens qui ne pensent pas comme lui ont droit à de l’attention de sa part. Les gens qui n’aiment pas les chiens sont méprisables. Lui sait comment les éduquer et se moquent volontiers des petits chiens affublés d’un manteau. Mais pendant la première année d’Ubac, il lui fête chaque mois son anniversaire…
Par contre, l’écriture de Cédric Sapin-Defour est vraiment superbe, très littéraire. De nombreuses phrases ont agréablement chatouillé mon oreille. Car il trouve des mots très justes et poétiques pour décrire sa relation. Il transforme la banalité du quotidien en petites étincelles poétiques.
Nous, les hyperconnectés, dans la grande histoire des séparations, avons perdu la plus flatteuse des connexions, chaque balade me le confirme, bientôt les seuls chants d’oiseaux qui soulèveront notre oreille seront les arrivées de message sur nos écrans.
Ce chien me réapprend à lire le vivant autour, à écouter les musiques de la nature, ses amplitudes, ses respirations, à mesurer ses états, à déchiffrer ses codes. L’ai-je su un jour ? Si la vie m’a démontré que, pour connaître un paysage, rien n’est plus fidèle que l’éprouver par le corps, à la longue, humble et en toute saison, Ubac me dit autre chose encore, qu’il faut en être, faire corps et ne pas craindre qu’il nous traverse.
Pour traduire en mots sa relation exceptionnelle avec Ubac, Cédric Sapin-Defour n’opte pas pour la langue de tous les jours, trop banale. Il opte pour le lyrisme et la métaphore.
Nous nous regardons, aimantés, sans cligner, et ce jeu d’enfants où le premier baissant les yeux perd la partie, prétexte à tant d’idylles naissantes, débute pour ne s’achever qu’à la seconde où l’un d’entre nous les fermera pour toujours. Ce chien ne me lâchera jamais de son œil attentif et je sais que par ces lucarnes de l’âme, au-delà de voir, il regardait et savait tout de moi dont ce que je m’efforçais à rendre invisible.
C’est cette belle écriture qui atténue le ton désagréable de l’auteur. Mais la poésie en fait parfois trop elle aussi. Elle gonfle jusqu’au jargon qui à nouveau exclut le lecteur, le laisse en dehors du texte comme la relation homme/chien le laisse de côté.
C’est un instant puissant, d’une spiritualité mondaine et qui sertit la seule définition lisible de la laïcité, quand les choses de l’esprit et du sacré n’appartiennent pas au religieux.
Donc, contrairement à ce que promet Jean-Paul Dubois dans l’introduction, je n’ai pas pleuré à la lecture de ce texte, certes émouvant mais beaucoup trop distant et je crois, prétentieux voire parfois ridicule. Quand l’auteur compare sa douleur à celle de Victor Hugo à la mort de sa fille Léopoldine, je trouve qu’il dépasse les bornes.
Son odeur après la pluie
Cédric Sapin-Defour
Stock, 2023
ISBN : 978-2-234-09396-6 – 288 pages – 20,90 €
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