Le silence des abeilles de Daniel de Roulet

Avant d’ouvrir Le silence des abeilles, je ne savais rien de Daniel de Roulet, pas même qu’il était suisse. C’est rapidement évident tant il déteste son pays en particulier son modèle agricole, ses milliardaires et son forum de Davos.

Le début est assez sec et sans fioritures. Naissance, enfance, adolescence de Sid Schweitzer défilent très rapidement, comme des cartes postales dans un album. Elles sont ponctuées de références littéraires (Jean-Jacques, le père, abandonne son fils prénommé Siddhârta) et d’allusions à l’actualité mondiale. Tout au long du roman, aucun autre repère temporel que ces événements qui ont marqué les années 80 et 90. L’Histoire comme une toile de fond à laquelle Sid ne s’intéresserait pas, et pourtant…

Le portrait du jeune Sid est si fragmenté qu’on ne comprend pas vraiment les raisons de son départ pour les USA à 21 ans. Une fêlure, nous dit-on, suite à des affrontements musclés avec la police. Il développe « une espèce de rage contre l’ordre du monde, une rage durcie, devenue caillou, à l’endroit où les autres ont un coeur ». Sa période américaine est décrite avec aussi peu de moyens :

Comme c’est une ville où il faut être riche, Sid se retrouve vite sans argent, perdu parmi les clochards avant d’être recueilli, sale, hagard et âgé de vingt et un ans seulement, à l’Armée du Salut. Plus envie de rien, surtout pas de retourner en Suisse. Mais à la fin il est sauvé par un compatriote, un certain Neil Siber.

Nous en sommes à la page 55 et ça commence à être intéressant. Ce Neil Siber est apiculteur. On se dit qu’il va ouvrir les yeux de Sid sur la nature, l’importance des abeilles dans le cycle de la vie, la protection de l’environnement…etc. Pas du tout. Siber est devenu plus américain qu’un gars du cru et ne pense qu’au fric. Il est apiculteur en gros, traverse le pays pour porter ses ruches où il faut et transformer le pollen en or. Il « chasse le printemps. Au fur et à mesure que les fleurs éclosent, Neil le poursuit de ses abeilles ». Les propriétaires de vergers louent les abeilles de Neil pour qu’elles pollinisent leurs fruits. C’est un homme d’affaire hyper raciste qui a parfaitement intégré le capitalisme et se sert d’abeilles pour faire du business.

Au début, dit Neil, tu te crois libre, puis tu te sais au service de ces abeilles de merde et, à la fin, tu es au service d’un système dont même l’industrie fruitière n’est qu’un rouage. Quand je vois les pépites de kiwi dans mon yaourt, les brisures de noix dans mon cake, les rondelles de concombre à côté de mon hamburger, je sais que sans notre boulot, aux abeilles et à nous… tu vois ce que je veux dire, bordel de miel.

Sid s’y voit lui aussi, mais sa démesure provoque sa chute. Retour en Suisse, malgré qu’il en ait. Et surtout, retour à Davos où il est embauché pour assurer la surveillance nocturne du site.

Chaque année, à la fin de janvier, Davos grouille de beau monde pour quelques jours. Chefs d’entreprise, chefs d’États, chefs de bandes, sales gueules et arrivistes, ceux qu’on appelle ici grimpions. Nos docteurs de croissance éternelle se retrouvent pour concocter, comploter, se féliciter.

L’humour noir de Daniel de Roulet se révèle efficace. Au point que Sid nous deviendrait presque sympathique. Il s’installe dans une vallée, loin de tout, avec des ruches. Lui ne récolte pas leur miel mais leur venin qu’il vend fort cher. Car Sid ne fait pas dans l’écologie et la protection de l’environnement. Son truc à lui, ce qui le défoule, c’est son groupuscule néo nazi qui lui permet d’exorciser sa rage du système, des riches et des étrangers.

Mais voilà qu’il tombe presque amoureux de Valentine, pseudo francisé d’une Japonaise qui travaille centre d’accueil téléphonique de la firme agro-industrielle Bon Siècle. Celle-là même qui fabrique le Secolo, produit phytosanitaire qui empoisonne les abeilles de Sid. Cette femme inattendue et les émotions qu’elle suscite vont permettre à Sid de sortir de sa crispation identitaire.

Il est beaucoup question de Suisse dans Le silence des abeilles et surtout de sa jeunesse désemparée qui se fait tour à tour alter mondialiste, néo-nazie et éco-terroriste. En manque de repères car bombardée de discours contradictoires (être riche et préserver la planète est fondamentalement antinomique, qu’on se le dise), cette jeunesse se cherche des causes extrêmes susceptibles de canaliser une rage née de l’impuissance. Elle doit aussi faire ses propres expériences, puiqu’elle discrédite ses aînés.

J’ai donc au final apprécié le style et l’humour sarcastique de Daniel de Roulet. Sa détestation de la Suisse est réjouissante car intelligente tout comme sa critique de la société capitaliste.

 

Le silence des abeilles

Daniel de Roulet
Buchet Chastel, 2009
ISBN : 978-2-283-02412-6 – 230 pages – 17 €

 

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15 responses to “Le silence des abeilles de Daniel de Roulet”

  1. aifelle
  2. luocine
  3. je lis je blogue

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