Malevil de Robert Merle

Avril 1977. La bombe atomique est lâchée. La température monte et la chaleur détruit tout ce qui vit à la surface de la terre : la végétation, les animaux, les hommes. Sauf une bande d’amis occupés dans la cave du château de Malevil. Protégés par les murs épais, ils survivent au coup de chaud et se retrouvent à sept pour refaire le monde : six hommes et une vieille femme.

Refaire le monde c’est-à-dire Malevil car la catastrophe a considérablement réduit les possibilités de déplacement. D’ailleurs, pour aller où ?

Nous qui à Pâques, n’avions que le paisible souci de gagner les élections de Malejac, nous sommes en train de nous inculquer, une à une, les lois implacables des tribus guerrières primitives.

Ils découvrent avec joie que quelques animaux ont aussi survécu. Mais il n’y a pas de soleil, pas de pluie. Ils vivent dans un premier temps sur leurs réserves et puis… et puis la situation évolue car ils découvrent qu’ils ne sont pas les seuls survivants et que les autres ne leur veulent pas forcément du bien. Et car le soleil revient, et puis la pluie et avec eux, la possibilité d’une vie future. Et puis il y a des femmes qui permettent de conjuguer le futur au-delà de quelques années.

Voilà l’humanité réduite à ses besoins primaires.

Qu’est-ce qui est important quand ce qui était important n’existe plus ? Comment s’organiser quand on doit produire ce qui fait vivre ? Quand on ne peut plus aller loin ? Quand on n’a plus d’électricité, de pétrole, d’outils sophistiqués, de médicaments ? Comment vivre avec les animaux ? Et surtout, comment régir les rapports des uns avec les autres ?

D’un point de vue technologique, il s’agit certes d’un retour en arrière mais philosophiquement, les Malviliens possèdent l’expérience des millénaires passés : la sagesse. Ils peuvent choisir de s’en servir ou pas.

Réduits à l’essentiel, l’homme refonde son rapport à la nature, prend soin des animaux et libère les rapports humains de toute technologie. Le temps s’écoule différemment.

Nous sommes très occupés et pourtant, rien ne nous presse. Nous disposons de vastes loisirs. Le rythme de la vie est lent. Chose bizarre, bien que les journées aient le même nombre d’heures, elles nous paraissent infiniment plus longues. Au fond, toutes ces machines qui étaient supposées faciliter notre tâche, autos, téléphone, tracteur, tronçonneuse, broyeur de grain, scie circulaire, elles la facilitaient c’est vrai. Mais elles avaient aussi pour effet d’accélérer le temps. On voulait faire trop de choses trop vite. Les machines étaient toujours là , sur vos talons, à  vous presser.

Avec Malevil, Robert Merle écrit un roman sur le vivre ensemble. Il place ses protagonistes dans une situation extrême qui est celle d’une possible disparition de l’être humain et décrit la lente réorganisation sociale qui permettra la survie. L’échelle est minimale, une poignée d’hommes et encore moins de femmes, mais la démonstration éblouissante d’intelligence.

Le narrateur s’appelle Emmanuel (« Dieu est parmi nous »), il est le propriétaire du château. Il raconte comment, grâce à des prises de décisions collégiales, il parvient à faire vivre la petite communauté. Tout repose sur la concertation et la mutualisation des biens. Et des femmes… car Emmanuel, puis les autres, comprennent que les femmes qui rejoignent petit à petit Malevil ne peuvent pas appartenir à un seul. La jalousie et la propriété en général sont bannies. Tout ne se fait pas facilement et des tensions naissent car il n’est pas aisé d’abandonner ses principes et ses convictions.

Autre danger qui frappe un jour à la porte de Malevil : la religion. Un certain Fulbert qui se dit prêtre mais n’est qu’un usurpateur, a pris sous sa coupe malfaisante les quelques habitants survivants du village d’à côté. Il règne par l’intimidation et instaure une théocratie tout à son profit. Robert Merle montre comment sa maîtrise de la parole soumet peu à peu les individus et à quel point sa soif de pouvoir personnel contraste avec la vision communautaire d’Emmanuel.

Et enfin, non moins dangereuses sous les hordes errantes qui affamées, parfois armées, pillent ce qui peut l’être et tuent tout ce qui se met entre elles et la nourriture ou le bien qu’elles convoitent. Elles sont un danger permanent qu’il faut supprimer pour durer.

Le sens de ce que nous faisons à Malevil, c’est que nous essayons de survivre en tirant notre nourriture de la terre et des bêtes. A l’inverse, des gens comme Vilmain et Bébelle ont de l’existence une conception entièrement négative. Ils n’essayent pas de construire. Ils tuent, ils pillent, ils incendient. Pour Vilmain, conquérir Malevil, ça veut dire avoir une base pour ses rapines. Si l’espèce humaine doit continuer, elle le devra à des noyaux de gens comme nous qui essayent de réorganiser un embryon de société. Les individus comme Vilmain et Bébelle sont des parasites et des bêtes de proie. Ils doivent être éliminés.

Celui qui dit ça, Emmanuel, a entre les mains les pouvoirs temporel et spirituel. Ses affirmations pourraient augurer d’une dérive fasciste mais tout le propos du livre est de subtilement démontrer par l’exemple qu’il n’en est rien. Je n’ai cessé de penser à Ravage (roman que je déteste) de Barjavel en lisant ce roman. Ravage est aussi un roman d’après la catastrophe, avec une humanité réduite à quelques individus entre les mains d’un chef charismatique. Mais François Deschamp (en l’année 1943 où paraît le roman) est un fasciste qui n’a pas une once de la sagesse d’Emmanuel.

Malevil est un livre dont chaque page compte. Il est à lire, relire (c’est mon cas) et méditer (aussi). Comme ivre de consommation, nous ne voyons pas venir la catastrophe qui pourtant est annoncée. Il faudra donc la subir. Pourquoi un tel aveuglement ? Parce qu’on se sent bien et que le malheur, c’est pour les autres.

Dans la société de consommation, la denrée que l’homme consomme le plus, c’est l’optimisme.

Notre avenir est entre les mains de la technologie (la voiture électrique, le nucléaire, l’ordinateur…) alors que c’est elle qui nous perd. Elle fait de nous des être dématérialisés, loin des autres (ils sont mieux derrière un écran), des animaux (souffrants et exploités), de la terre (qui fait pousser ses légumes?). Malevil est un grand livre qui ne se lit plus car il met les doigts sur des failles qu’il vaut mieux occulter pour continuer à profiter.

Robert Merle sur Tête de lecture

 

Malevil

Robert Merle,
Gallimard, (Folio n°1444)
ISBN : 978-2-07-037444-1 – 635 pages – 12,40 €

 

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21 responses to “Malevil de Robert Merle”

  1. aifelle
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