
Côme Laverse du Rondeau n’a que douze ans quand il décide de tout plaquer : le plat d’escargots qu’on veut lui faire manger, le baron son père, son frère de huit ans, la maison, tout ! Il grimpe dans un arbre et ne redescendra plus jamais. Nous sommes en 1767 en Italie, près de Gênes et ce garçon-là, c’est de la graine de révolutionnaire. D’ailleurs, quand la Révolution française parviendra jusqu’au vallon d’Ombreuse, il y prendra sa part.
Tout commence donc par un refus social. Mais qu’on ne se trompe pas : Côme ne refusera pas de devenir Baron du Rondeau le moment venu. Il veut juste vivre autrement. On peut être un baron perché, il suffit de le vouloir.
S’il y parvient c’est aussi grâce à l’aide des autres, en particulier de son frère, narrateur de ce roman. Côme n’est pas autonome, il dépend en bien des points des autres et ne refuse jamais le confort qu’on lui propose. Mais dans les arbres. Il n’est pas misanthrope non plus, participe à la vie politique d’Ombreuse. Mais dans les arbres. Il passe bien sûr pour un original, mais les gens le prennent comme il est. Après tout, il est baron.
Sa vie fantasque n’en est pas moins riche. Côme rencontre beaucoup de gens, depuis le voleur Jean des Bruyères jusque Napoléon lui-même (qui ne monte pas dans l’arbre). Il tombe amoureux, chasse, vient en aide aux villageois, se bat en duel. Il vit comme tout le monde, au milieu d’un gigantesque jardin. Prés et clairières bornent son domaine et lui provoquent une certaine angoisse.
Est-ce que de là-haut on comprend mieux le monde ? Est-ce qu’il est bon de ne pas être totalement dans le monde pour mieux l’observer, le comprendre et y prendre part ? Qu’est-ce que Côme gagne a réduire ses capacités physiques d’être au monde ? Du temps pour réfléchir, c’est-à-dire du temps pour les choses de l’esprit comme on disait alors. Car Côme est un idéaliste.
Il rêvait en vérité d’une société universelle. Et toutes les fois qu’il s’efforça d’associer ses semblables, que ce fut avec un objet bien précis (comme la garde contre les incendies) ou dans des confréries artisanales, il finit toujours par les réunir dans le bois, à la nuit, autour d’un arbre sur lequel il faisait des prêches, tout prenait un air de conjuration, de secte, d’hérésie.
Pourtant, très curieusement, quand il écrit à Diderot pour lui envoyer un livre, il finit par ses mots qui plongent le lecteur dans un abîme de perplexité :
L’épilogue du livre devait être le suivant : l’auteur, après avoir fondé son État parfait au sommet des arbres et convaincu toute l’humanité de s’y installer pour y vivre heureuse, descendait habiter la terre, devenue déserte.
Ce qu’il cherche n’est donc pas l’altitude ou la proximité des arbres, mais le léger retrait. Ne pas vivre parmi les hommes, mais à côté. Côme effectue son « retour à la terre » en la quittant mais en se rapprochant de la nature.
Car il y a chez Calvino un souci des arbres et de la nature dans les années 1950 où il écrit ce deuxième volume de la trilogie des Anciens. Métaphoriquement, les branches se détachant sur le ciel sont autant de lignes qui s’écrivent sur une page et dessinent des possibles.
Italo Calvino sur Tête de lecture
Le Baron perché
Italo Calvino, traduit de l’italien par Juliette Bertrand
Le Seuil (Points n° 232), 1996
ISBN : 2-02-028604 – 283 pages – épuisé dans cette édition
Il barone rampante, parution originale : 1957
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