Pleine terre de Corinne Royer

Jacques Bonhomme dit Colosse est en cavale. Il a craqué, il est parti. Après le énième contrôle administratif qui vise à lui retirer son troupeau, lui l’éleveur fils d’éleveur, il n’en peut plus. Tout ça parce qu’il a négligé de déclarer la naissance de ses veaux en temps et en heure. La paperasse, ça le fait chier alors il fait tout en une fois. Mais, ça n’est pas comme ça que ça se passe mon petit monsieur, il faut obéir à l’administration française sinon, il vous en coûtera. Et en effet, Jacques Bonhomme paiera cette négligence de sa vie.

Jacques Bonhomme s’appelait dans la vraie vie Jérôme Laronze, abattu par des gendarmes le 20 mai 2017. Sa mort n’est pas un fait divers mais l’incarnation du drame paysan. Non pas les céréaliers de la Beauce, mais les autres, ceux qui n’ont pas pactisé avec la FNSEA et qu’on emmerde pour ça. Quand ils ne se suicident pas, ils sont assassinés par l’État français.

Jacques Bonhomme a décidé de lutter :

Il expliquerait qu’il ne se rendrait pas tant que sa voix n’aurait pas été entendue, tant que la mesure ne serait pas prise de l’aberration d’un système qui éliminait les paysans aussi sûrement que des mouches sur un piège électrique, grillait tout sans distinction – le présent et l’avenir. Il faudrait bien que cesse cette odeur de roussi qui gagnait les campagnes. Il faudrait en finir avec cette administration qui allumait des feux chez les petits éleveurs, leur reprochait aussitôt de ne pas savoir les circonscrire alors que d’imminentes catastrophes couvaient en toute impunité chez ceux que ce même système avait décidé de placer sous son aile – parce qu’ ils pesaient sur les emplois, qu’ils faisaient vivre les banques, les coopératives, les fabricants de glyphosate, les poids lourds de l’agro-industrie, les géants de la grande distribution. 

La romancière choisit de raconter les neuf jours de cavale en alternance avec les voix de proches de Jacques Bonhomme. Ce sont eux qui dessinent son portrait, racontent son enfance et sa descente aux enfers. Le récit de la cavale quant à lui laisse s’exprimer le paysan et traduit sa proximité avec la nature dans laquelle il se réfugie et l’amour qu’il porte à ses bêtes et à sa terre. Ces pages sont très lyriques et descriptives, sans doute trop. Mais en touchant ses failles, elles m’ont permis de mieux apprécier le personnage.

Jacques Bonhomme, on l’aime d’emblée parce qu’il ne se laisse pas faire. Il ne baisse pas les bras, ne rentre pas dans le moule. Il dit non à notre système administratif aberrant : ce n’est pas un mouton. C’est un homme guidé par une colère forgée sur le désastre. Il a vu ses amis broyés par le système et lui décide de lui échapper. Est-ce seulement possible ?

Malgré la poésie de certains passages, ce qui m’intéresse le plus dans Pleine terre c’est l’escalade administrative, la bêtise des règlements sanitaires qui s’adressent à tous et donc à personne. Parmi les voix qui s’expriment, il y a celle d’un agent de cette administration, désarmant par sa sincérité. Bref, l’aspect documentaire me permet de comprendre, moi qui ne suis pas du métier, comment fonctionne cette trop énorme machine. Comment on en arrive là…

Pleine terre est un bel hommage que lui rend Corinne Royer car avec ce roman, on touche un peu de la condition paysanne actuelle. On comprend qui sont ces hommes qui n’en peuvent plus, d’où ils viennent, ce qu’ils espèrent et regrettent. On comprend leur position ambiguë entre fierté de produire et culpabilité d’empoisonner la terre.

Lire aussi l’avis d’Ingannmic.

 

Pleine terre

Corine Royer
Actes Sud, 2021
ISBN : 978-2-330-15390-8 – 332 pages – 21 €

 

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