Les saules de Mathilde Beaussault

Le corps de Marie, 17 ans, est découvert dans un bras de rivière, dans un petit village. Elle est la fille du pharmacien, elle a été étranglée. C’est la petite Marguerite qui a découvert le corps mais elle n’a rien dit dans un premier temps. Marie et Marguerite appartiennent à deux mondes totalement différents. Marguerite est une enfant très solidaire et ostracisée que tout le monde considère comme au mieux une sauvageonne, au pire, une attardée. Pourtant c’est à elle que Mathilde Beaussault s’attache pour nous plonger au coeur d’un village breton (mais pas trop) dans les années 80.

De Marie le lecteur ne sait pas grand-chose : il ne fait que l’entrapercevoir dans le premier chapitre, pour la retrouver dans le dernier. C’est à travers les témoignages des uns et des autres, des hommes surtout, qu’elle se dessine comme une jeune fille libre, révoltée diraient ses parents, une allumeuse diraient (au mieux…) les hommes du village.

Oui, je me souviens bien d’elle. Je vais pas mentir. Ce que je peux dire c’est que pour une gamine, elle avait pas froid aux yeux. Elle était pas en retard pour son âge, si vous voulez savoir. Fille du pharmacien ou pas, pou moi c’est tous des gosses que j’emmène d’un point A à un point B.
Eh ben elle avait des tenues qui faisaient pas son âge, par exemple. Et elle avait un regard qui était pas celui d’une gamine. Je sais pas moi… je vais pas vous faire un dessin quand même. C’est pas un scoop. Demandez à n’importe qui dans le patelin. C’est pas parce qu’elle est morte que je vais mentir. Je suis pas un lâche et encore moins un menteur. Si j’avais eu une gamine, je l’aurais pas laissée sortir comme ça. 

Se dessinent également un village et la vie rurale dans ce qu’elle a de plus miteux et peu enviable. On n’est pas dans la campagne riante et vivifiante. Ici, c’est la crasse et la misère, aussi bien économique qu’intellectuelle. Les jeunes filles évidemment rêvent d’autre chose, mais de quoi quand il est peu probable qu’on puisse aller voir ailleurs ? D’amour, dans ce qu’il a de plus terre à terre : de sexe.

De loin en loin apparaissent André, le gendarme chargé de l’enquête et Arlette, l’inspectrice qu’on lui a adjoint. Le lecteur ne sait rien de leurs points de vue. Les uns et les autres défilent et répondent aux questions. Chacun a son avis sur le meurtre, fait comme s’il ne disait rien mais lâche des pistes.

Le lecteur ne suit pas cette enquête mais bien Marguerite qui retrouve parfois son copain Victor, pas plus futé qu’elle. Les saules est donc bien plus une peinture sociale et rurale qu’un roman policier ou un roman noir. Il y a au village des hommes qui boivent trop, des femmes exténuées, et un pharmacien. Lui, c’est le notable, hautain et écolo en plus, personne ne peut l’encadrer. Surtout pas les agriculteurs qui n’apprécient pas qu’on vienne lorgner sur ce qu’ils déversent dans la rivière.

Côté Bretagne, ça reste sobre : on compte une fois le mot « breton » dans tout le roman (dont on aurait pu se passer tellement c’est rabâché : « … c’est un peu comme le soleil breton. Il n’est jamais là où on l’attend mais il réserve de belles surprises à qui sait le comprendre »), des prénoms français et pas de noms de lieux. On se demande donc pourquoi on croise l’adjectif « breton » : « alsacien » ou « normand » aurait aussi bien fait l’affaire.

Les saules de Mathilde Beaussault est un roman d’ambiance glauque qui aurait sans doute gagné à plus travailler les personnages. Ils sont assez nombreux, esquissés pour la plupart alors que la tension entre eux joue un rôle important. Un peu comme si les non-dits empêchaient de dresser des portraits détaillés tant chacun garde ses secrets.

Ainsi la fin est-elle un peu catapultée car il n’est pas fait mention avant des intérêts et attentes des protagonistes qui dénouent l’affaire. Le personnage le plus réussi est celui de la petite Marguerite qui souffre d’être différente et ne comprend pas tout ce qu’elle voit. Ce n’est pas une enfant battue ou violée (pour une fois) et j’ai trouvé très bien vue sa relation avec ses parents, rustres en amour comme en tout.

Pour ce qui est du style, Mathilde Beaussault a une écriture bien à elle. Beaucoup de parenthèses servent à préciser une pensée, une description. C’est quasi systématique, déstabilisant aussi. La trouvaille stylistique des interrogatoires est une réussite : on ne lit que les réponses des personnages, sans les questions, ce qui focalise l’attention sur le parler des uns et des autres.

Au final, j’ai aimé le style rugueux qui fait parler les silences et la ruralité sombre peinte dans Les saules. Les personnages auraient gagné à plus d’ampleur psychologique, selon moi.

 

Les saules

Mathilde Beaussault
Seuil (Cadre Noir), 2025
ISBN : 9782021576986 – 272 pages – 19,90 €

 

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33 responses to “Les saules de Mathilde Beaussault”

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