
Je m’attendais à une lecture rocambolesque, et elle le fut. Choisi tout exprès pour moi par Ingannmic pour mes 20 ans de blog, L’univers de carton de Christopher Miller n’est pas un texte de tout repos : il se mérite. Je l’ai attaqué bille en tête il y a un an et… l’ai abandonné page 297, me disant que puisque ce n’était pas un roman, je pourrais y revenir quelques semaines plus tard. Et les semaines se sont transformées en mois. J’ai donc recommencé page 1 ou plutôt, lettre A.
Car ce roman (oui, c’en est un) se présente sous forme d’encyclopédie sur un écrivain de science fiction américain nommé Phoebus K. Dank. Vous ne rêvez pas : il s’agit bien d’un double du grand Philip K. Dick, en moins talentueux. Beaucoup moins talentueux mais tout aussi graphomane et paranoïaque. Comme Dick, Dank a une soeur jumelle (mais la sienne ne meurt pas) et plusieurs épouses qui ne font pas long feu. Lui est hypocondriaque, paresseux et obèse au point de ne plus pouvoir se déplacer. Et il ne rencontre pas le succès de son vivant, enfin pas autant qu’il le mériterait. Ou pas.
Cette encyclopédie est écrite à quatre mains : deux pour William Boswell, hagiographe, deux pour Owen Hirt, contempteur. Boswell tartine la louange à longueur de pages. Il aurait voulu être écrivain mais s’est effacé pour sacrifier sa vie à Dank. Il est devenu son ami puis son colocataire puis son biographe. Selon lui, tout est chef d’oeuvre dans son œuvre. Hirt qui intervient de loin en loin n’a lui pas de mots assez durs (et drôles, il faut bien le dire) pour souiller cette même œuvre. La collision des deux points de vue est souvent drôle, d’autant plus qu’elle se poursuit en notes de bas de page assassines.
La note de bas de page est aussi le lieu où Claro, le traducteur de ce roman, donne parfois son point de vue sur ce qu’il traduit, sur la langue anglaise ou le boulot de traducteur. Toujours très drôle. Par exemple, l’expression « creative writing » renvoie à une note du traducteur :
Je ne vois aucune raison de traduire cette expression dans la mesure où en France on n’en a pas besoin pour écrire des âneries.
Alors pourquoi un arrêt page 297 ? Parce que beaucoup d’entrées de l’encyclopédie sont consacrées à résumer les nouvelles et romans de Dank, publiés ou inédits et c’est vraiment long. D’autant plus qu’à l’évidence, Dank était un très mauvais écrivain et que ses histoires n’ont ni queue ni tête. A propos de la nouvelle intitulée « Ça partira au lavage » :
Dank a écrit de nombreux récits, mais celui-ci est raconté du point de vue d’une machine à laver dotée de conscience. L’action ne se situe pas dans un futur éloigné où de telles choses pourraient être normales, mais dans une banlieue à la fin du vingtième siècle, et Dank ne nous explique pas comment cette machine à laver en est venue à être intelligente, à maîtriser notre langue, et à voir, entendre, goûter et sentir (mais seulement à l’intérieur de la machine). Elle utilise ses facultés pour analyser d’après son linge la vie de la famille qu’elle sert – le type de vêtement, les tailles, les taches.
C’est drôle un temps, mais pas dans la longueur.
Vous avez remarqué, j’ai écrit que Dank était un très mauvais écrivain. Oui, car Dank est mort, assassiné par Hirt, en fuite au moment où Boswell écrit. En fait, au-delà des œuvres de Dank, il est beaucoup question de sa vie mais aussi de ses relations avec Boswell et Hirt qui se jalousent voire se méprisent. C’est pour ça que L’univers de carton est un roman et pas une encyclopédie qui pourrait se lire dans n’importe quel ordre. Petit à petit, on en apprend un peu plus sur les relations de ces trois-là. Jusqu’à la révélation finale que je n’ai vu venir que 60 pages avant la fin, bravo Mr Miller !
On trouve des avis enthousiastes sur ce roman chez Ingannmic et Keisha. On peut lire une récente interview de Claro qui parle du métier de traducteur.
L’univers de carton
Christopher Miller traduit de l’anglais (américain) par Claro
Le Cherche midi (Lot 49), 2014
ISBN : 978-2-7491-2867-2 – 632 pages – 23,80 €
The Cardboard Universe, parution originale : 2009
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