
Tout commence par une tornade, immense, destructrice. Les enfants McCloud se réfugient dans l’abri sous la maison : Darlene l’aînée, Tucker le seul garçon, Jane et Cora. Le père ne les rejoint pas. Ils ne le reverront jamais. Ils sont déjà orphelins de mère depuis la naissance de Cora donc désormais seuls au monde. La ferme a été rasée, les animaux emportés. Et c’est Darlene, 18 ans tout juste, qui endosse la responsabilité de son frère et de ses sœurs. Pour autant, Zoomania n’est pas un roman misérabiliste à la Dickens ni un énième portrait de femme forte, pas du tout. Il est surtout question ici de famille, de nature et de nos rapports aux animaux, comme c’était déjà le cas dans Farallon Islands, le premier roman d’Abby Geni.
Darlene donc dit adieu à ses rêves d’études supérieures et s’ancre définitivement à Mercy, trou de l’Oklahoma en devenant vendeuse. Elle achète une caravane et tous les quatre vivent dedans, mais pas pour longtemps. L’argent vient en grande partie des médias car pour survivre, Darlene a vendu leur malheur en acceptant des interviews, des photos… Les McCloud ? Tout le pays les connaît, c’est la famille la plus malheureuse du comté… Les quatre orphelins sont l’incarnation de la tragédie. Tucker en veut à son aînée à cause de cette médiatisation. Il disparaît du jour au lendemain.
La vie continue, les filles McCloud sont plus ou moins ostracisées et c’est là que le roman se traîne un peu à Mercy où il ne se passe pas grand-chose. Sauf cet été-là, l’explosion de l’usine de cosmétiques locale qui fait vivre la région. À l’évidence, il s’agit d’un attentat.
L’histoire des McCloud nous parvient en partie par la voix de Cora, 6 ans au moment de la tornade, 9 ans quand Tucker lui réapparaît, ensanglanté et lui demande s’il veut la suivre : juste lui et elle sur la route… elle accepte, subjuguée par ce frère adoré. Mais Tucker vit désormais en marge de la société. Végétarien depuis l’âge de cinq ans, il a toujours été très proche des animaux de la ferme familiale.
Après la mort de maman, Tucker avait redoublé de dévouement pour les animaux. Parfois, Darlene se disait qu’il n’existait pas d’autre exutoire pour l’amour dont il avait couvert leur mère – une rivière puissante sans route préétablie -, de sorte qu’il le redirigeait vers la ferme. Il apportait des cadeaux à la chèvre timide, même si elle méprisait l’humanité. Il prit le relais de sa mère auprès de Mojo. Quand l’étalon tomba malade, Tucker s’occupa de lui avec grâce et affection. Il devinait que Mojo était lui aussi en deuil et organisa l’achat d’une jument et d’un poulain. Pendant des semaines, il les aida à s’acclimater à leur nouveau foyer.
Et il en a eu marre du « grand n’importe quoi humain », de cette domination égoïste qui mène à la souffrance et aux catastrophes. Il a rejoint un groupe de défense des droits des animaux, la Environmental Conservatory Organization. Désormais activiste, il choisit la destruction et la violence qui le mettent hors la loi.
À l’inverse de Darlene qui choisit d’oublier ses rêves et de rentrer dans le rang, lui se rebelle. Il est borné mais sincère. Et plus il se sent impuissant et traqué, plus il se radicalise. Le militantisme animal ne le satisfait pas car il ne change rien en profondeur : quoi qu’il fasse à son échelle, les animaux sont toujours victimes de la science, de l’industrie-agroalimentaire, de la société de loisirs (dans les zoos) et de l’industrie du paraître (avec les cosmétiques testés sur les animaux). Son impuissance alimente sa haine de la société et des individus, de tous ces gens qui consomment sans s’interroger.
Abby Geni ne met pas ces mots dans la bouche de Tucker, c’est moi qui les déduis. Tucker est enfermé dans sa colère qui l’a coupé du monde. Il semble que seule sa petite sœur l’émeuve encore. Mais aveuglé par sa haine, il ne prend pas soin d’elle et la gamine ressortira traumatisée de ce road trip.
La romancière installe lentement son ambiance à travers les yeux innocents de Cora et entre deux apocalypses : celle de la tornade dans les premières pages, et celle provoquée au final par Tucker et Cora. Entre les deux, une histoire d’amour ou plutôt d’amours : celui que se portent les enfants McCloud et celui de Tucker pour les animaux, au moins aussi vibrant. L’amour le plus perceptible et compréhensible est celui de Cora pour sa sœur et son frère. Il est indéfectible, viscéral, elle n’a plus qu’eux. Alors elle dit oui à son frère qui est revenu la chercher mais jusqu’où est-il raisonnable de le suivre ? La petite Cora de 9 ans ne se pose pas la question, c’est la Cora devenue narratrice qui nous interroge indirectement.
Abby Geni ne prône en aucun cas l’activisme violent, au contraire puisqu’il mène les McCloud vers encore plus de malheur. Elle montre comment le pays a engendré cette violence-là en même temps que l’amour de la nature et des animaux qu’il ne respecte plus. Il n’y a aucun manichéisme dans Zoomania, aucune leçon. Juste un constat que les choses vont mal et qu’un système où le profit règne en maître sans respect du vivant engendre la souffrance.
Abby Geni sur Tête de lecture
Zoomania
Abby Geni traduite de l’anglais (américain) par Céline Leroy
Actes Sud, 2021
ISBN : 978-2-330-13669-7 – 356 pages – 23 €
The Wildlands, parution originale : 2018
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