
Je voulais vivre est en partie la version féminine du roman d’Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires. Comme moi, vous l’avez sans doute lu il y a longtemps mais peu importe : vous savez qui est Milady, ou croyez le savoir. Et même si vous ne le savez pas, vous pourrez lire ce roman comme le portrait d’une femme qui veut seulement vivre. Son sexe et son époque l’en empêchent. Elle meurent à 25 ans de la main d’hommes encore plus retors qu’elle.
C’est bien sûr, ce qu’imagine Adélaïde de Clermont Tonnerre qui inscrit donc sa plume dans celle de Dumas père. Il a fait de Milady de Winter (alias Anne de Breuil, la comtesse De La Fère, Charlotte Backson ou Lady Clarick) une intrigante, une empoisonneuse et une meurtrière multirécidiviste. Elle la réhabilite, contant quel chemin de croix fut sa courte vie. Encore enfant, elle doit fuir la maison paternelle avec sa mère et sa nourrice pour échapper à la rapacité d’un cousin. Les deux femmes sont violées et assassinées et l’enfant doit se réfugier chez un vieux curé. Il prend soin d’elle et l’éduque mais le traumatisme de ces morts la marque à jamais.
Contrairement à ce qu’affirme Dumas, elle n’a pas séduit un jeune prêtre et volé pour s’enfuir avec lui. Elle n’a pas empoisonné son mari. La fleur de lys qui souille son épaule est une vengeance qu’elle n’a pas méritée. Ce sont les hommes qui la manipulent pour assouvir leurs désirs. Comme le duc de Buckingham, ils utilisent leur puissance pour asservir cette femme trop belle et trop libre. Quand elle se marie par amour avec le comte de La Fère, futur Athos, il est rapidement dévoré de jalousie. Puis il la condamne sans lui laisser le temps de s’expliquer et la pend, la laissant pour morte. Les hommes ont droit de vie et de mort sur les femmes.
Grâce à la lecture minutieuse de l’auteure et à sa volonté de remplir les blancs de la fiction machiste, Milady un personnage fort, complexe et ambigu. Milady est une femme qui dérange l’ordre établi par des hommes. Cette culture de la toute puissance masculine s’incarne dans la scène d’exécution de Milady seule à la merci de dix hommes armés. Dix hommes toute de même, pour venir à bout d’une femme… Dix hommes + Alexandre Dumas, « le greffier de cette histoire« , comme le dit l’auteure dans sa note finale. On est bien loin de la méchanceté faite femme que Dumas et ses adaptateurs véhiculent.
Cette réécriture n’est pas seulement une réhabilitation d’un personnage. C’est un vrai bon roman d’aventure. L’héroïne va de malheur en malheur, à peine entrecoupés de périodes de bonheur. Adélaïde de Clermont Tonnerre parvient à faire de ces parenthèses de joie des passages aussi intéressants que les trahisons et vengeances, ingrédients convenus de tout roman d’aventure.
La construction est bien étudiée. Car de loin en loin, on entrevoit d’Artagnan au siège de Maastricht (sans doute l’auteure avait-elle envie d’écrite à son tour sa mort). On comprend que depuis l’exécution de Milady, il a enquêté. Il est allé trouver les protagonistes de sa vie. Mais pas les plus puissants, pas ceux qui avaient intérêt à l’avilir. Les autres. Et ce qu’ils lui ont raconté n’a fait qu’accentuer ses doutes et sa culpabilité. Lors d’une ultime entrevue, Milady explique à d’Artagnan qu’il a une vision machiste du monde. Il lui reproche d’être une meurtrière ? Et lui, n’a-t-il pas tué ? D’être une intrigante ? Et lui, n’a-t-il jamais intrigué afin de parvenir à ses fins ? D’être infidèle en amour ? Et lui, n’a-t-il pas trompé sa chère Constance avec elle puis avec sa bonne ?
Les hommes reprochent aux femmes ce qu’ils s’autorisent. Ils condamnent au nom de cette vision du monde. Mais nous lecteurs et lectrices, n’avons-nous pas aussi condamné Milady ? N’avons-nous pas sur le seul témoignage de Dumas fait d’elle une intrigante ? Il serait sans doute temps de revoir notre jugement. D’autant plus que la Milady d’Adélaïde de Clermont Tonnerre est bien plus intéressante que celle de Dumas, et de loin. Oserais-je dire que ses personnages masculins aussi ? Ils sont en tout cas pour la plupart plus consistants, moins archétypaux.
N’hésitez donc pas parmi les nombreuses nouveautés de cette rentrée littéraire à choisir cette réécriture qui permet d’éclairer un classique de la littérature d’un jour nouveau.
Je voulais vivre
Adélaïde de Clermont Tonnerre
Grasset, 20025
ISBN : 9782246831662 – 480 pages – 24 €
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