
Faire paysan de Blaise Hofmann nous invite à changer de lunettes. Qu’en est-il de l’agriculture en Suisse ? Les agriculteurs suisses connaissent-ils les mêmes problèmes que les agriculteurs français ? Leur agriculture est-elle plus écologique ? Leur histoire agricole se différencie-t-elle de la nôtre ? Je ne ferai pas durer le suspens : l’agriculture suisse au XXe et XXIe siècles est semblable à la nôtre. Sauf qu’ils n’ont pas la FNSEA, les veinards…
Le paysan suisse a une longue histoire qui s’enracine dans la terre. Longtemps, il a nourri son pays. Il travaillait dans la mesure de ses capacités. Il n’était pas riche mais pas endetté non plus.
… on n’avait jamais plus de bétail qu’on avait de champs à fumer et de prés à pâturer. On n’importait pas de fourrage, on n’utilisait pas d’engrais chimique. On agissait ainsi sans parler de durabilité, d’écoresponsabilité, d’harmonie entre l’humain, l’animal et le végétal. On le faisait, c’est tout.
Puis sont arrivées les Trente Glorieuses avec leurs Américains et leur mécanisation. Les rendements, le remembrement, l’endettement. En Suisse comme en France, c’est à celui qui aura le plus gros tracteur quitte à y laisser sa peau.
Aujourd’hui le paysan suisse est devenu agriculteur ou exploitant agricole, ça fait moins plouc. Il ne vit pas de son travail mais de subventions. Il se bat pour vendre sa production au juste prix. Lui aussi est seul sur son tracteur. Il surveille ses vaches et ses cochons depuis son écran d’ordinateur et remplit la paperasse administrative. Blaise Hofmann parle de « formularisation » du métier. Le travail est sans aucun doute moins pénible, mais il ne fait pas rêver. Blaise Hofmann, fils et petit-fils de paysan (il a travaillé dans l’exploitation familiale) est devenu un urbain. Il fait donc partie de ces très nombreux descendants d’agriculteurs qui n’ont pas voulu reprendre la terre. Mais s’il y a de moins en moins d’agriculteurs en Suisse, c’est parce que tout comme en France, ils se suicident.
En 1905, il y avait 243 000 exploitations en Suisse, l’agriculture concernait 30 % de la population.
En 1950, elle représentait encore 20 % de la population.
En 1970, plus que 6,7 %.
En 2003, 3 %.
En 2021, il subsiste 48 864 exploitations soit 2 % de la population.
Depuis dix ans, 1 500 fermes disparaissent chaque année. Quatre par jour.
Blaise Hofmann souligne la frontière entre ruraux et urbains. Il y a incommunicabilité entre ceux qui travaillent la terre et ceux qui la pensent. Il y a la réalité et les grands principes. Les paysans sont perdants, accusés d’empoisonner la terre. Mais ceux qui condamnent ne changent pas pour autant leurs habitudes alimentaires. Ils ne sont pas prêts à payer un peu plus cher pour des produits sains. En Suisse comme en France, les intermédiaires entre producteurs et consommateurs s’en mettent plein les poches et rendent ces produits luxueux.
Les agriculteurs tiennent à leur arsenal chimique qu’ils appellent « produits de défense de la santé végétale ». L’incompréhension est légitime.
Pourquoi continuer de subventionner des pratiques qui, pour une part croissante de la population, sont synonymes de désastre écologique et de menace pour le climat ?
Mais l’agriculteur lui aussi interroge :
Faire paysan, c’est travailler plus que tout le monde et gagner moins que tout le monde pour nourrir des gens qui croient qu’on les empoisonne.
Il existe bien sûr des circuits courts. Blaise Hofmann en propose plusieurs exemples réussis. Ils sont souvent motivés par un désir de sortir de l’agriculture conventionnelle pour proposer des modes de cultures et de ventes alternatifs. Mais entre ces deux façons de faire, la communication semble impossible.
Blaise Hofmann s’interesse aussi à la littérature. On a lu les mêmes livres lui et moi, ceux de « la littérature contemporaine qui aborde le monde paysan avec une noirceur souvent excessive ». Par exemple Joseph de Marie-Hélène Lafon, Pays perdu de Pierre Jourde, Mohican d’Eric Fottorino. C’est une littérature qui enterre le monde paysan. Lui est revenu vivre à la campagne (sans se faire paysan), c’est pourquoi il a « envie de croire à un avenir paysan ». Sans pour autant croire que la multiplicité des projets agricoles alternatifs suffirait à constituer une politique agricole nationale.
Car il sait qu’il est difficile de nourrir tout un pays ainsi, surtout quand on mange des tomates en avril et des fraises en décembre. Mais l’urbain sait-il quand se récoltent les tomates sans serre chauffée ni liquide nutritif ? Il y en a presque toute l’année sur les étals alors comment saurait-il que les tomates naturelles, ce n’est pas avant la mi-juin au plus tôt ? L’urbain est totalement coupé de la réalité agricole.
Faire paysan pose les questions essentielles, qui cherchent encore réponses.
Jusqu’où peut-on « écologiser » l’agriculture tout en conservant la logique de nos sociétés industrielles ? Ou plus globalement, comment promouvoir une agriculture 100 % écologique dans une société qui n’est pas prête à le devenir ?
En Suisse comme ailleurs, le consommateur ne cuisine plus. Il crie haut et fort qu’il veut manger sain mais privilégie la nourriture issue de l’industrie agro-alimentaire. Il consomme donc en masse les produits « empoisonnés » qu’il dénonce dans le premier sondage venu.
Blaise Hofmann pense comme moi : il n’y a pas d’un côté le méchant agriculteur conventionnel et de l’autre le gentil permaculteur. Le consommateur est la clef du changement. Yapuka.
Une lecture dans le cadre du cinquantième anniversaire des éditions Zoé. On peut écouter Blaise Hofmann dans cette vidéo. Et lire un autre avis chez Aifelle.
Faire paysan
Blaise Hofmann
Zoé, 2023
ISBN 978-2-88907-190-6 – 224 pages – 18 €
Laisser un commentaire